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Oscar Wilde a-t-il écrit le Roi en jaune ? (1)
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1.De l’importance du Roi en Jaune chez Lovecraft

Chercher à établir une topologie des inspirations de Lovecraft, comme l’on dresserait la carte d’un fleuve de l’embouchure à ses sources, revient à considérer la moindre parcelle littéraire comme un creuset sans fond, à l’instar de ces ensembles de deux ou trois lignes qui constituent Le livre de raison et sont la prime becquée des formidables abominations venues de sommets d’horreur cosmique.
De nombreux articles, déjà, font état des probables sources d’inspirations de Lovecraft dans l’élaboration de ces « Yog-Sothotheries » plus tard constituées en panthéon du Mythe de Cthulhu par l’exécuteur testamentaire Derleth. Créatures issues du plus profond agnosticisme, superstitions ancrées dans un paganisme sans âge, lieus rêvés ou cryptographiés, et surtout ouvrages maudits traînants de sordides réputations blasphématoires après eux, tout ceci s’articule tant bien que mal en un tout dont l’ordonnancement fort heureusement nous échappe – n’en déplaise aux spéculations apocryphes au nombre toujours croissant, cet article n’en étant qu’un avatar supplémentaire.
Chez Lovecraft, la principale source toujours suintante de ce qui s’abîme sous les flots et qui perpétue son culte est le livre de l’arabe dément Abdul Alhazred, le Al-Azif dont le titre lui-même évoque le murmure de muses infernales chuchotant dans des déserts interdits (Le titre n’est pas non plus sans rappeler le prime recueil de poésies d’Edgar Poe : « Al Aaraf »). Traduit ensuite en grec puis en latin, le Necronomicon est l’archétype du livre maudit, qui rend fou et apporte la désolation et la mort à son auteur, de l’ouvrage qui circule en un très petit nombre de copies chez les plus audacieux alchimistes et sorciers, et qui ne peut être évoqué qu’avec le plus grand sérieux et la plus grande frayeur du fait même de sa réputation toujours vague, du réceptacle d’un savoir qui semble toujours prêt à disparaître quelques siècles pour n’instiller son poison qu’à doses homéopathiques à une humanité toujours partagée entre la peur et l’ignorance.
Le Livre, et le Nécronomicon, est un protagoniste à part entière. D’où vient chez Lovecraft l’idée d’utiliser ce redoutable et passif composant d’horreur dans l’élaboration de ses contes d’épouvante ? De l’imposante collection d’ouvrages que son Grand-père avait amassé et qui fut la nurse du surdoué de Providence ? De logogryphes impénitent tels que Poe ou Dunsany ?
Une note nous éclaire quant à ce qui a pu prêter au Nécronomicon sa sulfureuse réputation. Lovecraft termine ainsi son Histoire du Necronomicon : « C’est des rumeurs autour de ce livre (que relativement peu de gens connaissent) que R.W. Chambers dit avoir tiré l’idée de son premier roman Le Roi en jaune. » (It was from rumours of this book (of which relatively few of the general public know) that R.W. Chambers is said to have derived the idea of his early novel The King in Yellow. History of the Necronomicon). Ici, ce n’est pas le Roi en Jaune qui inspire Lovecraft, mais l’existence potentielle du Necronomicon qui inspire Chambers. Que l’on ne s’y méprenne pas. On connaît le sens du courant ; rien n’est plus aisé à contrer lorsque l’on veut donner à l’avatar l’avantage falsifié du nombre des années.
« Je crois que Le Signe Jaune est la production la plus fascinante de la plume de Chambers, et en même temps l'une des meilleures histoires d'horreur jamais écrite. L'atmosphère pesante y est vraiment effrayante. » (lettre de HPL à J. Vernon Shea, 28 janvier 1933). Voilà ce qu’écrivait Lovecraft. Certes, on le sait dithyrambique lorsqu’il se lance dans la description épistolaire de ses affections. Epouvante et surnaturel en littérature nous propose un ton moins affecté :
« (…) la prime oeuvre de Robert W. Chambers (…) s’efforce d’atteindre une horreur très authentique. Le roi en jaune, série de nouvelles vaguement liées entre elles par l’existence d’un livre monstrueux et interdit dont la lecture invoque les spectres de l’effroi, de la folie et de la tragédie, atteint véritablement de remarquables sommets de peur cosmique, malgré un intérêt inégal, et une culture quelque peu triviale (…). » Ce livre monstrueux, c’est la pièce de théâtre Le roi en jaune . Plusieurs des nouvelles de Chambers du recueil éponyme tiennent sourdement pour responsable des maux de leurs protagonistes la lecture de cette tragédie. (James Blish en proposera une transcription presque complète en 1970 (Plus de lumière in Le Cycle d’Hastur, ed. Oriflam) lien web
Lovecraft poursuit ainsi l’analyse de ce qui l’a impressionné : « Le plus puissant, peut-être, de ces contes est Le signe jaune, dans lequel apparaît un terrible et silencieux gardien de cimetière au visage bouffi par les asticots. Un garçon décrit la lutte qu’il a eu avec cette créature, et frissonne en se remémorant certains détails qui l’ont rendu malade. « Et bien, je jure d’vant Dieu que quand que j’lai battu il m’a saisi les poignets, m’sieur, et quand j’ai tordu son poing mou qu’était tout en bouillie, y’a un d’ses doigts qui m’est resté dans la main. ». Un artiste, qui après l’avoir vu a partagé avec un autre le rêve étrange d’un corbillard nocturne, est choqué par la voix du gardien quand il l’accoste. Le type émet un grommellement entêtant « comme la fumée épaisse et huileuse d’une cuve à graisse ou l’odeur d’une nuisible déchéance », et ne fait que marmonner: « Avez-vous trouvé le signe jaune ? » Celui qui a partagé son rêve donne à l’artiste un talisman d’onyx aux étranges hiéroglyphes qu’il a ramassé dans la rue ; et après être singulièrement tombé sur l’infernal livre d’horreurs interdit, ils apprennent tous deux, parmi d’autres choses hideuses qu’aucun mortel sain d’esprit ne devrait savoir, que ce talisman est sans conteste l’innommable Signe Jaune transmis par le culte maudit d’Hastur – venue de la primordiale Carcosa dont traite le volume, parmi d’autres réminiscences horribles de ce qui cherche à se tenir caché dans le latent et le sinistre du fond de l’esprit humain. Bientôt ils entendent le grondement du corbillard noir conduit par le mou et cadavérique gardien. Il entre dans la demeure sous le couvert de la nuit, à la recherche du Signe Jaune, chaque verrou et loquet pourrissant à son contact. Puis quand les gens accourent, alertés par un cri qu’aucun gosier humain ne saurait proférer, ils trouvent au sol trois formes – l’une mourante et deux mortes. L’une d’elles est en état de décomposition avancée. C’est le gardien du cimetière, et le docteur s’exclame « Cet homme doit être mort depuis des mois. »
On retrouve ici, et comme toujours à la lecture d’Epouvante…, des ingrédients souvent développés chez HPL, de la restitution de l’horreur en langage populaire, à la découverte macabre - qui en laisse toujours plus à imaginer que la réelle scène de terreur habilement éludée ne nous l’aurait permis, en passant par le rêve partagé, le culte antédilluvien, la non-mort, et leurs mises en scènes gothiques. Chambers est immanquablement une source du Mythe. Mais Tonton Théobald va plus loin lorsqu’il conclut : « Il est à noter que l’auteur emprunte la plupart des noms et allusions relatives à l’ancien monde des temps primordiaux des contes d’Ambrose Bierce. (…) L’on ne peut que regretter qu’il n’ait pas exploité d’avantage une veine dans laquelle il serait si aisément devenu un maître reconnu. »(Supernatural horror in literature, traduction originale de Rowainrrr)


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