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Becky se rend chez son frère Otis, après avoir quitté son mari qui la maltraitait. Otis partage déjà son appartement avec Henry, qui sympathise immédiatement avec Becky. Elle ignore qu'il s'agit en fait d'un tueur en série...



Henry, portrait d'un serial killer est le premier long métrage de fictionréalisé par John McNaughton. Celui-ci commença par étudier les Beaux-arts, en seconsacrant notamment à la photographie. Puis, il multiplia les petits boulots dans desdomaines très variés. Il finit par se caser dans le domaine de la distribution vidéo,et il réalisa, pour ce marché, Dealers in death (1984), un documentaire surl'histoire du gangstérisme américain, distribué par MPI. Il compte ensuite faire undocumentaire sur le catch américain, mais des problèmes concernant les droitsd'exploitation de certains documents le forcent à mettre ce projet en veilleuse. Ilprofite de l'occasion pour se décider à utiliser l'argent alors disponible pourréaliser son premier film de fiction. Les films d'épouvante sont à la mode (la sériedes Vendredi 13 est ainsi au sommet de sa popularité au milieu des années1980), et il décide donc de s'orienter vers ce domaine. Pourtant, il est conscient queson budget très limité de 100.000 dollars ne lui permettra pas d'avoir recours à destrucages élaborés, ou à de vastes décors de studio. L'idée de tourner une oeuvre surun serial-killer lui vient en voyant un documentaire dédié à la vie d'un vrai assassin,Henry Lee Lucas, qui se vantait d'avoir tué des centaines de personnes. McNaughtondécide alors de s'inspirer de ce personnage pour écrire son film. Il recrute des acteursvenus du théâtre. Certains, après Henry, portrait d'un serial killer, ferontde bonnes carrières au cinéma : Otis est interprété par Tom Towles (La nuit desmorts-vivants (1990) de Tom Savini, Le puits et le pendule (1990) et Fortress(1993) de Stuart Gordon...) ; Henry est incarné par Michael Rooker (Mississipiburning (1988) d'Alan Parker, Replicant (2001) de Ringo Lam, Invincible(2002) de Walter Hill...).
Lassée de son mari violent, Becky part à Chicago rejoindre son frère Otis, un repris dejustice qui habite dans un petit meublé et travaille dans une station service. Il partageson  appartement avec Henry, qu'il a rencontré en prison, et avec qui Becky s'entendtrès bien. Otis lui explique alors que Henry a été emprisonné pour avoir tué sapropre mère. Néanmoins, Becky continue à discuter avec Henry : elle lui avoue qu'elle aété violée par son père, et Henry confesse que sa mère l'a maltraité au cours de sonenfance. Mais ce que Becky ignore, c'est que Henry occupe son temps libre à assassinerdes victimes choisies au hasard. Un soir, il entraîne Otis dans une de ses viréesmeurtrières...


Pour Henry, portrait d'un serial killer, John McNaughton a été inspiré par undocumentaire dédié à Henry Lee Lucas, condamné à mort en 1984 (sentence qui futcommuée postérieurement une peine de prison à vie). Si il est certain que cet homme acommis trois crimes (dont ceux de sa mère et de sa compagne Becky), Lucas s'est aussiattribué des centaines de meurtres non résolus, un peu à travers tous les Etats-Unis.Il a ainsi acquis la réputation d'être un des plus terribles serial-killer américains.Pourtant, il est revenu ensuite sur la plupart de ses aveux, disant avoir avoué pourfaire plaisir à la police et pour attirer l'attention sur lui. Toutefois, au moment oùest écrit le film de John McNaughton, la réputation de tueur ultra-dangereux de Lucasest à son pinacle. De nombreux éléments biographiques de ce personnage sont reprisassez fidèlement : la mère qui le bat, le déguise en fille et le force à assister àses ébats sexuels ; le matricide et la peine de prison qui s'en est suivie ; e père quia perdu ses jambes dans un accident... Les personnages d'Otis Toole et de Becky Powell(véritables compagnons de Henry Lee Lucas) sont présents, mais leur portraits, notammentpour Becky, n'ont que très peu de rapport avec la réalité. D'ailleurs, le déroulementdes évènements et les crimes présentés dans le film sont assez largement fictifs.


Si McNaughton n'est pas fidèle à la lettre de la biographie de Henry Lee Lucas et de sescompagnons, il s'en inspire néanmoins pour donner à ses tueurs des caractèresextrêmement réalistes. Ce sont des paumés, des illettrés, ayant vécu des enfancesterriblement malheureuses dans des milieux marginaux et très défavorisés. Il s'agitavant tout d'inconscients, agissant par pulsion, commettant leur crimes comme on feraitune virée au café du coin un samedi soir. Incapables de contrôler leurs vies,terriblement médiocres, ils apprécient particulièrement l'impression de puissance queleur donne le statut de bourreau. Ce regard intelligent et lucide sur le phénomène destueurs en série nous emporte à des années lumières des clichés idiots véhiculés parLe silence des agneaux (1991) et Seven (1994), qui nous présentaientles serial-killer comme des "génies du mal" ou des "incarnations du malabsolu", raffinés, lettrés et en tous points infects. La vérité de cettecriminalité est en fait la même que celle de la délinquance en général : il s'agit dufruit de la misère morale et sociale, tout simplement. McNaughton, dans la tradition de Ladernière maison sur la gauche (1972) de Wes Craven, refuse de juger ses personnages.Henry nous est présenté à la fois avec ses côtés positifs (sa gentillesse enversBecky) et ses aspects les plus odieux (son comportement lors des scènes de crime). Il vamême encore plus loin que le film de Craven puisque Henry, à la fin du métrage, n'estpas "puni", et continue sa cavale sanglante. Henry, portrait d'un serialkiller se présente donc comme l'extrait du journal intime d'un criminel, à la foiscru et réaliste.


L'impression de réalisme émanant de cette oeuvre est évidemment renforcée par lesmoyens très faibles mis en oeuvre pour sa réalisation. Limité par un budget étriquéde 100 000 dollars, filmé en 16 mm, multipliant l'emploi de décors naturels de quartiersassez sinistres de Chicago, Henry, portrait d'un serial killer bénéficie d'uncachet documentaire, et reprend les méthodes du cinéma néo-réaliste italien, de lanouvelle-vague française et du cinéma-vérité. En cela, il s'inscrit dans leprolongement d'oeuvres contestataires américaines fameuses, associées au cinémad'épouvante, comme La nuit des morts-vivants (1968) ou La dernière maisonsur la gauche. La réalisation de John McNaughton est loin d'être bâclée.Ainsi,  au début du film, les mises en scène des cadavres des jeunes femmes (donton ne verra pas les meurtres), fardées, avec une mise en valeur à caractèrepassablement nécrophile de leurs sous-vêtements, sont accompagnées de mouvements decaméra extrêmement élégants et d'un travail sur la bande-son très soigné. Ces imagesinspireront d'ailleurs largement certains photographes contemporains des années 1990, autravail très nettement esthétisant ! Les scènes de meurtre, en fait assez rares etsurtout cantonnées à la seconde moitié du métrage, sont très réfléchies et renduesencore plus dures par la froideur et la neutralité documentaire de la réalisation. Lecrime filmé en vidéo fait ainsi l'effet d'une redoutable douche froide. McNaughtonavouera que l'idée des serial-killers filmant leurs méfaits lui a été inspiré par lepersonnage de Dollarhyde dans le roman Dragon rouge de Thomas Harris (porté àl'écran à deux reprises avec Le sixième sens (1986) de Michael Mann et Dragonrouge (2002) de Brett Ratner).


Henry, portrait d'un serial killer n'est pourtant pas dénué de longueurs ou depassages inégaux, avec notamment un démarrage assez lent à se mettre en place. Sonregard sur les serial killer est, certes, juste et affûté, mais il s'inscrit tout demême la lignée d'autres films qui l'ont précédé. C'est à l'évidence à Ladernière maison sur la gauche qu'on pense le plus, surtout pour la réalisation ;mais on peut aussi le rapprocher de Psychose (1960) de Hitchcock et Le voyeur(1960) de Michael Powell, pour les personnalités médiocres des tueurs, leurs enfancesmalheureuses et leurs pathologies sexuelles. L'imbécilité et l'inconscience desassassins se retrouvent aussi chez la famille de Massacre à la tronçonneuse (1974).Henry, portrait d'un serial killer n'est donc peut-être pas si innovant que sonréalisateur et la critique ont bien voulu le dire en son temps.


Il s'agit pourtant d'un film indéniablement intelligent, traitant de son sujet avec unegrande honnêteté intellectuelle. L'interprétation remarquable de Michael Rookerparticipe aussi de sa réussite. Au départ, Henry, portrait of a serial killerétait destiné au marché vidéo. Mais, comme le tournage progressait, il a été de plusen plus question de le sortir au cinéma. Cette idée a été encore renforcée par le bonaccueil que le film reçut au cours de ses premières projections publiques, en festivalnotamment. Pourtant, sa diffusion sera chaotique. Le distributeur Vestron s'y intéresse,mais l'oeuvre s'inspirant de personnages réels, il demande à la firme productrice MPI deprendre une assurance contre les risques d'action judiciaire de la part de personnesimpliqués dans les crimes de Henry Lee Lucas. MPI refuse et Vestron se désengage del'affaire. Finalement, Atlantic, un autre distributeur, est intéressé. Henry,portrait d'un serial killer est présenté en 1988 devant le MPAA, organisme privéchargé de la classification des films aux USA. Or, dans la seconde moitié des années1980, le MPAA  est dans une période d'extrême sévérité. Henry, portrait d'unserial killer, qui est pourtant loin d'être aussi horrible graphiquement que laplupart des slashers américains de l'époque, se retrouve avec un classement X, associéen général par les spectateurs et les exploitants au cinéma porno. Atlantic renonce àsortir ce film, qui doit se contenter d'une exploitation en vidéo. Néanmoins, ilacquiert une réputation de film-culte et est montré dans de nombreux festivals àtravers le monde, où il est bien accueilli. Il connaît alors une large diffusion audébut des années 1990, bénéficiant notamment de l'énorme succès de Le silencedes agneaux de Jonathan Demme, qui lancera la mode des films de serial-killer pourtoutes les années 1990. La carrière de John McNaughton sera ainsi durablement lancée,et il réalisera des oeuvres telles que Mad dog and glory (1993) (comédieproduite par Martin Scorsese et interprétée par Robert De Niro) ou le thriller érotiqueSex crimes (1998) avec Denise Richards et Neve Campbell.


Bibliographie consultée :

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