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Roger Balfour est retrouvé mort dans sa demeure. Tout semble indiquer qu'il s'agit d'un suicide. Sa maison est alors laissée à l'abandon. Cinq ans plus tard, d'étranges individus viennent s'y installer...



Londres après minuit appartient à la fameuse série de films réalisés entre1925 et 1929 par Tod Browning (Dracula (1931) avec Bela Lugosi, Lamonstrueuse parade (1932)...) et mettant en vedette Lon Chaney (Notre-Dame deParis (1923), Le fantôme de l'opéra (1925)...), acteur de génie et grandmaître du maquillage. Bien que ces oeuvres aient connu un énorme succès, rapportanténormément d'argent à la jeune firme MGM, il n'est pas toujours aisé, de nos jours,de les visionner. Ainsi, Londres après minuit sorti en 1927 fût le plusgros succès commercial de la financièrement très fructueuse collaboration entre Chaneyet Browning : pourtant, aucune copie connue n'en subsiste ! La dernière répertoriée aen effet brûlé dans un incendie au cours des années 1960. Pourtant, alors que lespremières Histoires du cinéma fantastique sont publiées à travers le monde (Anillustrated history of horror movies de Carlos Clarens en 1967, Le cinémafantastique de René Prédal en 1970...), ce film invisible devient mythique. Eneffet, des photographies de plateau montrent Chaney, la première star de l'horreur,grimé en vampire dans un film du futur réalisateur du mythique Dracula. L'idéede ne jamais voir ce maillon manquant entre Nosferatu, le vampire (1922) deMurnau et les films de vampires américains parlants des années 1930 avait de quoiattrister les amateurs de films d'épouvante. Toutefois, en 2002, la chaîne américainecâblée Turner Classic Movie, dédiée au cinéma hollywoodien classique,propose une "reconstruction" de cette oeuvre perdue. Il ne s'agit bien sûr pasdu métrage lui-même, mais d'une tentative de le restituer à l'aide d'élémentsconservés, comme son scénario et de nombreuses photographies. Bien, sûr, lesphotographies sont fixes, et, pour animer un peu tout cela, on les films en utilisant desmouvements panoramiques ou des zooms. Le film étant à l'origine muet, le tout estillustré par une nouvelle musique composée par Robert Israel (qui a aussi écrit despartitions pour des versions restaurées de classiques comme Les vampires (1915)de Feuillade, Les rapaces (1925) de Von Stroheim, Le mécano de la Général(1927) avec Buster Keaton...). Le tout dure aux alentours de 47 minutes. C'est bien sûrcette seule reconstruction qu'il m'a été donné de consulter.
En 1927, Lon Chaney est une des plus grandes stars du cinéma américain. Après desdébuts laborieux, il accède au vedettariat grâce à sa composition d'escroc sefaisant passer pour un infirme dans Le miracle (1919) de George Lone Tuner,acclamé par la presse et le public. Sa réputation ne fait que croître, et on lerencontre dans des oeuvres importantes comme L'île au trésor (1920)filmé à Hollywood par le français Maurice Tourneur, Le rival de Dieu (1923) deWallace Worsley (un drame d'épouvante évoquant L'île du docteur Moreau de H.G.Wells)... Surtout, il incarne le monstrueux Quasimodo dans Notre-Dame de Paris,très onéreuse fresque produite pour Universal par Irving Thalberg : c'est un triomphe etChaney devient un des acteurs les plus importants du cinéma américain de l'époque. En1924, Louis Mayer s'associe à Metro-Goldwyn pour fonder une nouvelle compagnie decinéma, appelée à devenir la prestigieuse Metro-Goldwyn-Mayer. Il recrute Thalberg, etcelui-ci leur propose de tourner un film mettant en vedette Lon Chaney : ce sera lesuperbe mélodrame Larmes de clown (1924), réalisé par le suédois VictorSjöström (Les proscrits (1918)...). Les succès de Chaney vont devenir lacolonne vertébrale financière des débuts de la MGM. Il tourne ensuite pour eux Lemonstre (1925), parodie de film d'épouvante où il tourne en dérision ses rôleshabituels.


Puis vient Le club des trois (1925), premier film réalisé par Tod Browning dontChaney tient le rôle principal. Il y incarne Echo, un ventriloque qui, aidé d'un nain etd'un géant, organise des cambriolages invraisemblables : c'est le début d'unecollaboration qui se poursuivra jusqu'en 1929, soit peu avant la mort de Chaney, en 1930.Universal fait à nouveau appel à ce comédien pour un nouveau film, tout aussidémesuré que Notre-Dame de Paris : la littérature française est encore àl'honneur puisqu'il s'agit de Le fantôme de l'opéra (1925) d'après le roman deGaston Leroux. Le tournage est chaotique : Chaney ne s'entend pas avec le réalisateurRupert Julian, qui est renvoyé avant la fin des prises de vue, et remplacé par EdwardSedgwick. Mais c'est encore un triomphe public, tout à fait mérité au vu du superberésultat. Dès lors, l'essentiel de la carrière de Lon Chaney sera composé par lesfilms réalisés par Tod Browning et produits par la MGM. Dans cette série se succèdent L'oiseaunoir (1926) (Chaney incarne à la fois un gangster et son frère, un brave religieuxparalytique), La route de Mandalay (1927) (un brigand difforme a honte de releverà sa fille qu'il est son père...) et, bien sûr, le mythique L'inconnu (1927) :véritable emblème de la cinéphilie Surréaliste, les membres de ce mouvement y avaientvu l'exaltation de cet amour fou qu leur tenait à cœur. Le récit de L'inconnuleur donne raison : un criminel, qui se fait passer pour un manchot au sein d'un cirque, sefait couper les bras pour pouvoir se marier avec une belle jeune femme (Joan Crawford) quine supporte pas de sentir des mains d'homme se poser sur elle ! En décembre 1927 sort donc Londresaprès minuit, dont voici l'argument.


L'inspecteur Burke de Scotland Yard enquête sur le suicide suspect de Roger Balfour. Dansla demeure du défunt, où s'est déroulé ce fait divers, on trouve : Butler le domestique
Sir James Hamlin, voisin, héritier et ami du mort ; Arthur Hibbs, le neveu de Hamlin ;
et enfin Lucille, fille de Balfour. Burke ne trouve pas d'indice probant et se résout àconsidérer cette mort comme un suicide. Cinq ans plus tard... La demeure Balfour estdésormais abandonnée et laissée en ruines. Hamlin vit dans sa propriété, à quelquespas de cette maison, avec son neveu et Lucille, qu'il a adoptée. Pourtant, dans ladécrépie demeure Balfour, des lumières mystérieuses apparaissent. Un personnageétrange vient de s'y installer. Il s'agit d'un homme aux cheveux hirsutes, coiffé d'ungrotesque chapeau haut-de forme, vêtu d'une grande cape noire et arborant un sourireinquiétant. Il est accompagné d'une pâle jeune femme aux airs perdus et à la minefantomatique. Peu de temps après, un vieux criminologue vient s'installer chez Hamlinpour enquêter à nouveau sur le suicide de Balfour. Rapidement, tous les habitants de lademeure semblent convaincus que les occupants de la maison abandonnée sont des vampires,des monstres buveurs de sang...


Londres après minuit
propose avant tout une intrigue policière dont certainesséquences ont pour cadre le climat angoissant de maison Balfour, réputée hantée. Eneffet, il sera révélé que les évènements fantastiques n'étaient en fait qu'unesupercherie, mise en place pour pousser le vrai coupable du meurtre de Balfour à sedénoncer. Le chef des vampires est en fait l'inspecteur Burke, lourdement grimé, et sescompagnons sont des acteurs. Londres après minuit se situe ainsi dans le courantd'oeuvres telles que La volonté de mort (1927) de Paul Leni ou Une soiréeétrange (1932), dans lesquelles des évènements a priori non fantastiques sedéroulent sur fond de climat gothique angoissant. Cette manière de flirter avec lefantastique, notamment par un travail sur l'atmosphère et l'accumulation derebondissements abracadabrants, mais sans jamais vraiment tomber dans le surnaturel leplus pur (comme ici, puisqu'il n'y a pas de vrais vampires), est typique descollaborations entre Browning et Chaney. Cet acteur, habitué aux rôles multiples (dans Lerival de Dieu, par exemple, il incarne à la fois un savant fou et de sa créaturemonstrueuse...), tient ici trois rôles : Burke, le vieux criminologue et le vampire. Ilcrée un maquillage très élaboré et douloureux pour ce faux monstre (un système luimaintient les yeux écarquillés en permanence).


Si le récit est policier, l'ambiance lorgne souvent vers l'horreur. Les vampires habitentdans une vaste demeure poussiéreuse, pleine de motifs gothiques et de toilesd'araignées. Le chef de ces monstres erre dans les couloirs de la maison Hamlin etterrorise la domesticité. Il est tentant de comparer la représentation du vampire dansce film avec celle qu'on trouve dans Dracula de Browning, quelques années plustard (dans lequel, cette fois, le vampire en est bien un !). Le monstre de Chaney est unpersonnage bossu, repoussant, au sourire figé et hideux, rempli par deux rangées deterrifiantes dents pointues. On est loin de l'aristocrate élégant et fascinant composépar Lugosi dans l'oeuvre de 1931. Par contre, la jeune fille vampire, avec sa grande robeblanche et ses airs éthérés, évoque à bien des égards les fiancées de Dracula queRenfield rencontre dans la cave du château transylvanien.


Londres après minuit est encore un excellent succès pour l'équipeBrowning-Chaney-MGM. D'ailleurs, en 1928, Chaney sera élu comme l'acteur le plus rentabled'Hollywood ! Chaney et Browning continue donc à travailler ensemble avec Le loup desoie noir (1929), A l'ouest de Zanzibar (1930) et Loin vers l'est(1930). Toutefois, on arrive en 1930, et Chaney n'a toujours pas tourné dans un filmparlant, alors que le procédé est au point depuis Le chanteur de jazz (1927).En fait, l'acteur hésite à se lancer dans le cinéma parlant ; qui plus est, certainsconsidèrent que cette technique sera sans lendemain. A la même époque, Charles Chaplinlui-même se montrera très réticent : Les lumières de la ville (1931) estencore muet, tandis que Les temps modernes (1936) est sonorisé, mais comprendtrès peu de dialogues ; le premier vrai film parlant de Chaplin sera en fait Ledictateur (1940) ! Chaney passe au parlant avec Le club des trois (1930) deJack Conway, remake du film réalisé par Browning en 1925 : l'acteur aux mille visages ya cette fois cinq voix, et parvient ainsi à prouver que ses talents géniaux pour ledéguisement et l'imitation sont encore tout à fait viables dans le cadre du cinémasonore. Il meurt hélas rapidement, emporté par un impitoyable cancer du larynx en août1930. Le prochain film de Browning, Dracula se fera donc sans lui, bien qu'il aitun temps été envisagé, avant son décès, qu'il tienne le rôle-titre. Ce seraévidemment Lugosi qui héritera de ce personnage, dont il donnera une interprétation quimarquera durablement l'imaginaire des cinéphiles. Dracula sera le début del'âge d'or hollywoodien du cinéma fantastique parlant (avec Frankenstein(1931), L'homme invisible (1933) et La fiancée de Frankenstein (1935)de James Whale, La momie (1932) de Karl Freund, King Kong (1933) deSchoedsack et Cooper....). Browning réalisera La marque du vampire (1935), avecLionel Barrymore et Bela Lugosi, qui sera le remake de Londres après minuit.


Bibliographie consultée :

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