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Pendant la République Fasciste de Salo, vers 1944-45, quatre notables fascistes s'enferment dans une villa avec des jeunes gens, garçons et filles, enlevés par la force et destinés à satisfaire leurs penchants les plus ignobles...



Salo ou les 120 journées de Sodome a été le dernier film réalisé par PierPaolo Pasolini, assassiné peu avant la sortie de cette oeuvre. Au départ, le projetd'adapter Les 120 journées de Sodome du Marquis de Sade au cinéma avait étéconfié au réalisateur Sergio Citti (le très beau Ostia (1970)...), ami etassistant de Pasolini depuis son premier long métrage (Accatone (1961)).Pasolini l'aida à rédiger le scénario de cette adaptation, mais Citti se détournaprogressivement de ce travail. Pasolini, qui venait d'adapter trois autres classiques dela littérature érotique au cinéma (Le Décaméron (1970), Les contes deCanterbury (1972) et Les mille et une nuits (1974)), décida alors de fairele film lui-même. Il se dit particulièrement intéressé par la transcription de cerécit libertin et dérangeant (qui se déroule originellement en France au XVIIIèmesiècle) à l'époque de la République de Salo, c'est-à-dire dans les derniers mois dela dictature fasciste mussolinienne en Italie. Il fait appel aussi bien à des acteursnon-professionnels qu'à des comédiens accomplis, tels Paolo Bonacelli (Midnightexpress (1978), Caligula (1979) de Tinto Brass, Le syndrome de Stendhal(1996) de Dario Argento...), Hélène Surgère (Souvenirs d'en France (1975)d'André Téchiné, Le temps retrouvé (1999) de Raoul Ruiz...). Outre desmorceaux de Chopin et de Carl Off, la musique est écrite par le grand compositeur EnnioMorricone (Le bon, la brute et le truand (1966) de Sergio Leone...) qui avaitdéjà travaillé plusieurs fois avec Pasolini (Des oiseaux, petits et gros(1965), Théorème (1968), Le Décaméron...)...
Salo ou les 120 journées de Sodome commence dans la ville de Salo, capitale dela nouvelle République Sociale établie en 1943 par Benito Mussolini dans le nord del'Italie, encore occupée par les troupes nazies, après que ce dictateur ait étéchassé du pouvoir et de Rome. Quatre notables, le Duc, le Président, le Magistrat etl'Evèque, rédigent le règlement très rigoureux des orgies qu'ils vont organiser dansune maison. Ils se rendent ensuite sur le lieu des "festivités", une somptueusevilla du village de Marzabotto (village italien où plus de 1800 habitants furentmassacrés par les fascistes et les nazis en 1944). Ils font capturer par des soldatsallemands et italiens neuf garçons et neuf filles afin de pratiquer sur eux, par laforce, leurs pulsions les plus extrêmes. Les orgies seront étalées dans le tempssuivant trois étapes : le cercle des manies, le cercle de la merde et le cercle du sang.A la fin, les jeunes gens survivants auront le droit d'accompagner les quatre notables àSalo.


Lorsqu'il tourne Salo ou les 120 journées de Sodome, Pasolini entend en premierlieu dénoncer le vrai visage du fascisme. Rappelons qu'après 1968, la situationpolitique italienne était extrêmement tendue. On trouvait d'une part un terrorismed'extrême-gauche très virulent, mais assez ciblé (on s'en prenait aux chefsd'entreprise, aux hommes politiques) et, d'autre part, des attentats d'extrême-droite, parfoisattribués à tort à l'extrême-gauche, d'une violence bien plus aveugle, destinés àsemer le chaos en Italie afin d'y préparer le terrain pour un coup d'état fasciste. Cecomplot noir servait notamment de toile de fond au film Violence et passion(1974) de Luchino Visconti. Dans Salo ou les 120 journées de Sodome, Pasolinidémontre le caractère malsain du fascisme, concentration d'un pouvoir illimité dans lesmains de quelques "élus", ayant droit de vie et de mort sur ceux qui n'ont pasle privilège d'appartenir au clan des surhommes. Dès lors tout est permis pour lesquatre notables, qui vont pouvoir se livrer à toutes les violences et toutes les torturessur leurs jeunes victimes. On a parfois voulu voir dans Salo ou les 120 journées deSodome une illustration de la lutte des classes, mais ce n'est pas totalement exact :on voit bien, lors de la sélection des victimes, qu'elles viennent indifféremment demilieus populaires ou bourgeois.


Salo ou les 120 journées de Sodome
est surtout célèbre pour être un film dont lavision est en général insupportable pour le spectateurs. Il s'agit ainsi d'un des pluscélèbres "films-chocs" de l'histoire du cinéma. Les violences, sexuelles ouphysiques, mises en oeuvre sans aucun scrupule par les bourreaux, sontreprésentées à l'aide d'une mise en scène extrêmement rigoureuse, nous mettant bienface à l'horreur et à la dégradation impitoyable des jeunes victimes. Pasolini veutrendre insupportable la vision de l'exercice du pouvoir poussé jusqu'au bout de salogique. Quand on détient le pouvoir, tout est permis, et tout pouvoir est forcément uneviolence illégitime. Certaines des victimes se révoltent à leur façon, lorsque deuxjeunes filles s'aiment d'un amour sincère par exemple. De même, un des jeunes hommes,désobéissant, mourra en faisant le salut des partisans communistes face aux fascistes.


On a toutefois parfois reproché à Pasolini d'avoir compris les écrits du marquis deSade complètement de travers. Sade s'inscrit dans la poursuite des théories naturalistesde Rousseau, et étudie tous les désirs, même les plus extrêmes, qui découlent de lanature humaine, avec la liberté sans limite que lui permet l'art de l'écriture. Pasoliniutilise ce récit afin de scandaliser le spectateur, de susciter son dégoût et sarévolte. Dès lors, le travail de Sade est instrumentalisé et détourné. Qui plus est,en voulant mêler dans un même récit le travail du marquis de Sade et la description dufascisme, Pasolini peut rater ses deux cibles. Sade, historiquement, n'a rien à voir avecun quelconque fascisme ; et les exactions des fascistes, les horreurs des camps deconcentration, n'ont pas de réel rapport, à part leur brutalité inouies, avec lesorgies sadiennes. En tout état de cause, il est indéniable que le regard porté sur lasexualité par Salo ou les 120 journées de Sodome est péjoratif. A part,quelques rares "désobéissances", la sexualité est toujours décrite sous sesaspects les plus sombres (esclavage sexuel, réduction du partenaire à un simple objet dejouissance que l'on consomme...). Ce film se situe alors en complet contrepoint des troisprécédents films de Pasolini (Le Décaméron, Les contes de Canterburyet Les mille et une nuits) qui présentaient la sexualité comme libérée etépanouissante ; loin de cet âge d'or innocent, Pasolini disait vouloir représenter lasexualité de son époque (les années 1970) telle qu'il la percevait : conformiste, aliénante et dénuéed'amour et d'innocence.


A travers la représentation sans fard de supplices d'une cruauté inouïe, Salo oules 120 journées de Sodome s'inscrit dans un cinéma du début des années 1970 qui,grâce à l'assouplissement de la censure découlant des évolutions sociales des années1960, donnait une image de la violence de plus en plus crue. Aux USA, avec le montée desidées contestataires et le malaise provoqué par la guerre du Vietnam, la violencegraphique explose, que ce soit dans les fusillades hyper-réalistes d'Arthur Penn (Bonnieet Clyde (1967)...) et de Sam Peckinpah (La horde sauvage (1969)...), oudans des films d'épouvante de plus en plus crus (La nuit des morts-vivants(1968) de George A. Romero...), voire insoutenables (La dernière maison sur la gauche(1972) de Wes Craven, Massacre à la tronçonneuse (1974) de Tobe Hooper...). EnItalie, des films à l'érotisme désespéré et appuyé font scandale (Le derniertango à Paris (1972) de Bernardo Bertolucci, Portier de nuit (1974) LilianaCavani...). Salo ou les 120 journées de Sodome se situe au croisement de cesdeux tendances et les amènent, d'une certaine façon, à un point de non-retour.


Avec ce film Pasolini disait vouloir choquer le spectateur afin de réveiller saconscience, de susciter une réaction forte, même si cette réaction doit être dudégoût. Cette attitude est sincère, mais il est permis de se demander si la vision descènes insupportables rend vraiment le spectateur meilleur. C'est en fait tout leproblème de la présentation "utile" d'images violentes au cinéma qui estainsi posé. Il n'en reste pas moins que, par son jusqu'auboutisme inconditionnel, Saloou les 120 journées de Sodome est à classer parmi les grands films intègres etcourageux de l'histoire du cinéma. Pier Paolo Pasolini ne pourra pas assister à lasortie de son oeuvre. En effet, il est assassiné à Ostia, dans la région de Rome ennovembre 1975. L'enquête officielle conluera à un crime crapuleux commis par un jeuneprostitué, mais les proches de Pasolini ont considéré que l'instruction avait étébâclée. Selon eux, le cinéaste a été tué à cause de ses opinions, maintes foisexprimées dans ses films et dans la presse. Cela n'a rien d'invraisemblable si on serappelle le climat politique extrêmement violent de l'Italie à cette époque. A sasortie, Salo ou les 120 journées de Sodome sera interdit en Italie et il nesortira en France que dans une seule salle.


Merci à l'équipe de DeVilDead pour le prêt dece DVD.



Bibliographie consultée :

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