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Jack Griffin, un chimiste, met au point un sérum capable de rendre un homme invisible. Il l'expérimente sur lui-même avec succès, mais sans avertir son entourage. Il ne parvient pas, ensuite, à trouver la formule qui lui permettrait de de redevenir visible. Il tente alors de s'isoler dans un petit village afin de poursuivre ses recherches tranquillement...



Après le succès du Frankenstein (1931) de James Whale, l'acteur Boris Karloff est devenu la star de l'épouvante de la compagnie Universal. Celle-ci s'empresse alors de faire réaliser par Whale Une étrange soirée (1932), un autre film angoissant où on rencontre Karloff et Charles Laughton (L'île du docteur Moreau (1933) de Erle C. Kenton...). Puis, les dirigeants de la firme réfléchissent à d'autres rôles pour Karloff : on envisage une nouvelle adaptation du Notre-Dame de Paris de Victor Hugo et on pense au roman L'homme invisible écrit par le britannique H.G. Wells en 1897, déjà porté officieusement à l'écran plusieurs fois. Finalement Karloff incarne, pour la Universal, La momie (1932) de Karl Freund. Le script de L'homme invisible est remanié à plusieurs reprises, jusqu'à une version se déroulant en Russie écrite par Preston Sturges (qui allait devenir, dans les années 40, réalisateur, avec Infidèlement vôtre (1948) par exemple...). Finalement R.C. Sheriff rédige un script plus proche du roman original et le soumet à James Whale, qui est enthousiaste. Ce dernier tente alors de convaincre Carl Laemmle jr, directeur de la production à la Universal, de lui faire réaliser ce scénario. Mais celui-ci est réticent : la compagnie, qui avait de graves difficultés financières, pouvait difficilement se permettre de produire un film contenant de nombreux effets spéciaux onéreux ; Laemmle jr. aurait préféré misé sur une suite de Frankenstein, un projet a priori moins risqué. Pourtant, Whale finit par le convaincre, et on se met en quête d'un acteur pour interpréter Jack Griffin, l'homme invisible. Évidemment, Universal pense à Karloff, mais celui-ci se dispute alors avec eux pour des problèmes concernant sa rémunération. Whale en profite pour imposer, dans ce rôle, le comédien anglais Claude Rains (Le fantôme de l'opéra (1943) d'Arthur Lubin, Monsieur Smith au sénat (1939) de Frank Capra, Casablanca (1942) de Michael Curtiz, Les enchaînés (1946) d'Alfred Hitchcock...), alors totalement inconnu du grand public aux USA. A ses côtés, on trouve Gloria Stuart (Une étrange soirée, Titanic (1997) de James Cameron...), Henry Travers (L'ombre d'un doute (1943) d'Alfred Hitchcock, La vie est belle (1949) de Capra...), Una O'Connor (La fiancée de Frankenstein (1935) de James Whale, Les aventures de Robin des bois (1938) de Michael Curtiz...)...

Dans ce film, Jack Griffin, un chimiste, parvient à mettre au point un sérum lui permettant de se rendre invisible; puis il l'expérimente sur lui-même, avec succès. Mais les effets dela formule ne se dissipent pas, et Griifin ne réussit pas à mettre au point un antidote. Le voilà donc condamné à rester invisible malgré lui, contraint de cacher son absence d'apparence sous de lourds vêtements, une épaisse paire de lunettes noires et un bandage lui masquant tout le visage. Griffin se réfugie dans l'auberge d'un village isolé afin de poursuivre ses recherches en toute tranquillité. Mais les habitants du bourg, très enclins à se mêler de ce qui ne les regardent pas, vont lui rendre la vie impossible, et, en fin de compte, découvrir son invisibilité. D'autre part, on se rend compte que certains de ses amis sont des traîtres, comme le docteur Kemp qui profite de sa mystérieuse fuite pour tenter de séduire Flora, la fiancée de Griffin. Ainsi, l'homme invisible nous apparaît comme un personnage attachant, pathétique, un savant victime de son trop grand talent, persécuté par les imbéciles et trahi par des lâches.

Pourtant, le sérum d'invisibilité que Griffin a mis au point contient un produit dangereux : la monocaïne. Celle-ci agit comme une drogue qui rend progressivement mégalomane et dangereux celui qui en a absorbée. Griffin n'est pas au courant de ce caractère dangereux du produit qu'il a consommé, et il va devenir de plus en plus fou et imprévisible. Conscient des pouvoirs exceptionnels que lui confère son invisibilité, il veut les employer pour terroriser la planète, en multipliant meurtres et sabotages. Ivre de cette puissance et grisé par la monocaïne, Griffin n'a plus du tout envie de redevenir visible : bien au contraire, il compte utiliser son pouvoir pour réaliser des complots démoniaques à une échelle mondiale. On pense alors à Docteur Jeckyll et Mr. Hyde de Robert Louis Stevenson (porté à l'écran, sous le même titre, par Rouben Mamoulian en 1931), dans lequel un savant équilibré devient une brute sauvage et malfaisante suite à la consommation d'un dangereux sérum qu'il a mis au point et expérimenté sur lui-même. On note que la monocaïne, agent chimique qui va rendre dément l'homme invisible, n'est pas présente dans le roman de H.G. Wells, dans lequel ce sont les seuls effets de l'invisibilité et le pouvoir qu'elle confère qui font perdre la raison à Griffin. Néanmoins, L'homme invisible reste globalement assez fidèle au livre, surtout comparé à Frankenstein, dont le script prenait beaucoup de libertés avec le roman de Mary Shelley. Soulignons au passage l'interprétation absolument sidérante de Claude Rains dans le rôle de Jack Griffin : son visage étant masqué ou invisible, il fait preuve d'une précision rare dans la maîtrise de l'expressivité de sa voix et du moindre de ses gestes.

Évidemment, ce sont les nombreux trucages de L'homme invisible qui ont fait une grande partie de sa célébrité. Il sont dus à John P. Fulton (Ali-baba et les quarante voleurs (1944) d'Arthur Lubin, Les dix commandements (1956) de Cecil B. DeMille, Sueurs froides (1958) d'Alfred Hitchcock...) : spécialiste des effets spéciaux à la Universal depuis Frankenstein, on lui doit, entre autres, les fabuleux homoncules créés par Pretorius dans La fiancée de Frankenstein. Ici, on trouve évidemment les habituels objets baladeurs, portes qui s'ouvrent toutes seules... activés par des fils invisibles : toutes ces séquences sont fort bien exécutées. Surtout, Fulton emploie abondamment un effet spécial optique consistant à superposer très soigneusement deux négatifs : un avec la scène normale, le décor et les personnages visibles, l'autre filmé devant un fond noir, avec Claude Rains couvert de vêtements noirs (invisibles sur le négatif noir et blanc, donc) à l'exception des éléments devant apparaître à l'écran. Cette technique est plus complexe que la simple double-exposition d'une même pellicule (procédé dont le français George Méliès était friand au début du siècle), mais il permet plus de liberté en matière de finition et de post-production. L'homme invisible nous propose donc les images extraordinaires, devenues célèbres, tel ce pantalon flottant dans les airs, cette cigarette volante... Notons tout de même que quelques plans paraissent aujourd'hui un peu problématiques : un vêtement blanc paraît légèrement translucide ; la partie arrière du col d'une chemise portée par Griffin est invisible, ce qui n'est pas logique...

Une grande qualité de L'homme invisible est certainement son récit d'une richesse peu commune. Basé, il est vrai, sur un prodigieux roman, il nous entraîne, après la séquence de la fuite de l'auberge, dans un tourbillon de rebondissements variés et rapides, se déroulant dans de multiples décors et prétexte à de multiples trucages très inventifs. L'homme invisible étonne aussi par sa violence, avec notamment un déraillement de train, où le meurtre éprouvant d'un homme projeté avec sa voiture du haut d'une falaise. D'autre part, la réalisation de James Whale est arrivée à une belle maturité. Alliant la perfection plastique (décors et éclairages sont toujours magnifiques) à un rythme vif, il dose avec une grande habileté violence, angoisse, émotion (la fin est bouleversante) et humour. Cet humour, qui n'était pas encore vraiment présent dans Frankenstein, se signale notamment dans le choix des acteurs, avec la présence de la cocasse Una O'Connor dans le rôle d'une irritante aubergiste (on la retrouvera comme élément comique dans La fiancée de Frankenstein...), ou des trouvailles irrésistibles basées sur l'invisibilité de Griffin : un pantalon vide poursuit une grosse femme dans la nuit ; un homme ébahi voit sa bicyclette déguerpir seule dans les rues du village ; l'homme invisible saisit un policier par les pieds et le fait tournoyer dans les airs... Cet humour malicieux et judicieusement employé sera à nouveau présent dans le merveilleux La fiancée de Frankenstein.

L'homme invisible est, comme Dracula, Frankenstein ou La momie, un grand classique du cinéma fantastique issu des studios Universal. Ils lui donneront plusieurs suites, dans lesquels ni Claude Rains, ni James Whale ne seront impliqués. Elles seront tournées à un moment auquel, après une interruption de trois ans de sa production de films fantastiques (de 1936 à 1939), la Universal se remettait à proposer de nombreux films d'horreur, souvent en recyclant les monstres mythiques apparus au début des années 30. La première suite est Le retour de l'homme invisible (1940) de Joe May, avec Vincent Price (La chute de la maison Usher (1960) de Roger Corman...), dans lequel un homme injustement accusé de meurtres parvient à s'échapper en utilisant un sérum qui le rend invisible. Aussitôt après, on trouve, avec une féminisation des mythes fantastiques relativement fréquente chez Universal (La fiancée de Frankenstein, La fille de Dracula (1936)...), La femme invisible (1940) d'A. Edward Sutherland, dans lequel une jeune fille, exerçant la profession de mannequin, sert de cobaye à un savant qui a percé le secret de l'invisibilité. Dans L'homme invisible contre la Gestapo (1942) d'Edwin L. Marin, le petit-fils de l'homme invisible emploie le secret de son ancêtre pour lutter contre les allemands au cours de la seconde guerre mondiale. Enfin, dans The invisible man's revenge (1944) de Ford Beebe, un savant teste sa formule de l'invisibilité sur un fugitif recherché par la police. Puis, ce personnage reviendra faire un tour chez la Universal, sur un mode parodique, avec Deux nigauds contre l'homme invisible (1951) de Charles Lamont. L'homme invisible restera un personnage apprécié dans le cinéma fantastique, et il inspirera nombreux remakes, comme le japonais Tomei ningen (1954) ou le russe Tchevolek nevidimka (1984), et même plusieurs séries télévisées. Récemment, il a inspiré deux maîtres du fantastiques contemporains : John Carpenter (Halloween (1978)...) a signé Les aventures d'un homme invisible (1992), une comédie au ton assez amer ; puis Paul Verhoeven (Robocop (1987)...) a réalisé Hollow man, l'homme sans ombre (2000), assez fidèle à l'esprit du roman L'homme invisible de H.G. Wells, et bénéficiant de trucages sidérants.

Après L'homme invisible, James Whale va tourner Le baiser devant le miroir (1933), un mélodrame criminel dans lequel un avocat défend son meilleur ami, un médecin qui a tué sa femme infidèle. Puis il passe à une comédie romantique avec Court-circuit (1934) (le valet d'un prince se fait passer pour son maître afin de plaire aux femmes), auquel succède un drame : One more river (1934) (une jeune femme est accusée par son mari brutal de le tromper avec un autre homme). Finalement, Whale reviendra au fantastique avec son chef-d'oeuvre La fiancée de Frankenstein.

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