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Jonathan Harker, un jeune clerc de notaire, est chargé par son patron de se rendre en pleine Transylvanie afin de vendre une maison en ville au comte Dracula...



Après plusieurs films courts, le réalisateur allemand Werner Herzog tourne son premier long métrage Signe de vie (1967). Mais c'est avec Aguirre, la colère de Dieu (1972), la première de ses oeuvres interprétées par Klaus Kinski (Pour quelques dollars de plus (1965) de Sergio Leone, Le grand silence (1968) de Sergio Corbucci...), qu'il acquiert une renommé internationale. Il fait alors d'autres films remarqués, comme L'énigme de Kaspar Hauser (1974), Cœur de verre (1976) inspiré par le folklore populaire bavarois, et La ballade de Bruno (1977), tourné en partie aux USA. En 1978, il retrouve l'acteur Klaus Kinski pour ce Nosferatu fantôme de la nuit, remake de Nosferatu, le vampire (1922) de Murnau, une assez coûteuse production franco-allemande, bénéficiant d'un casting prestigieux : Isabelle Adjani (L'histoire d'Adèle H. (1975) de François Truffaut, Le locataire (1976) de Roman Polanski...), Bruno Ganz (L'ami américain (1977) et Les ailes du désir (1987) de Wim Wenders...), l'écrivain-illustrateur Topor (qui a collaboré avec le réalisateur René Laloux pour le dessin animé La planète sauvage (1973)...)...
Werner Herzog appartient à une génération de cinéastes allemands ayant émergé aux alentours de la fin des années 1960, en s'inspirant des idées esthétiques des réalisateurs de la nouvelle vague française, tels François Truffaut (Les quatre-cent coups (1959)...) ou Jean-Luc Godard (A bout de souffle (1960)...). C'est évidemment Rainer Werner Fassbinder (L'amour est plus froid que la mort (1969), Le droit du plus fort (1975)...) qui domine ce cinéma allemand dans les années 1970, avec une production de plus de quarante longs métrages en quinze ans, combinée avec la réalisation de séries télévisés (dont Berlin Alexanderplatz (1980)...) et une activité de metteur en scène de théâtre. Sa lucidité exceptionnelle et son étonnante force de travail en font le pivot central de ce cinéma, dont son décès prématuré, juste après le tournage de Querelle (1982), une adaptation d'un roman Jean Genet dans un style très expressionniste, va annoncer le déclin. A ses côtés, Wim Wenders (Alice dans les villes (1974), Les ailes du désir, Buena Vista Social Club (1999)...) parvient à imposer son cinéma plus doux et plus calme : il est à noter qu'il est pratiquement le seul réalisateur allemand de cette génération encore vraiment actif au début du XXIème siècle. Volker Schlöndorff aussi se fait remarquer (Les désarrois de l'élève Törless (1966), Le tambour (1979)...), mais sa carrière est inégale. Tous ses réalisateurs vont se poser le difficile problème des rapports de l'Allemagne à son passé, et faire un bilan amer de l'après-guerre et de son "miracle économique", insuffisant à guérir le mal-être d'une génération dont les parents ont grandi sous le troisième Reich.

En partant de cette question délicate du rapport des jeunes allemands à l'histoire de leur pays, Werner Herzog va invoquer, en réalisant ce remake de Nosferatu, le vampire, la grande période du cinéma allemand, c'est-à-dire l'entre-deux guerre, et notamment Friedrich Wilhelm Murnau (Nosferatu, le vampire, Le dernier des hommes (1924), L'aurore (1926) tourné aux USA...), un de ses réalisateurs les plus talentueux. Herzog choisit de refaire Nosferatu, le vampire alors même que Dracula de Bram Stoker, roman dont il est inspiré, ne l'intéresse pas vraiment. De plus, il n'est pas un amateur de films d'épouvante, et avoue son mépris pour les autres œuvres de cinéma mettant en scène des vampires, à l'exclusion du poétique Vampyr (1932) du danois Carl Theodor Dreyer. Nosferatu, fantôme de la nuit va donc reprendre fidèlement la trame de Nosferatu, le vampire, elle-même assez fidèle au roman de Bram Stoker, et donc assez proche de films comme Dracula (1931) de Tod Browning, Le cauchemar de Dracula (1958) de Terence Fisher, Dracula (1992) de Francis Ford Coppola... De même, par ses choix plastiques, le film de Herzog reste extrêmement proches du classique de Murnau : Klaus Kinski propose un vampire renouant avec l'aspect chauve et décharné de Max Schreck ; Harker et sa femme habitent une ville parcourue de canaux, et dont les façades évoquent les Flandres ou la Hollande du XVIIIème siècle... Un certain nombre de plans vont jusqu'à reprendre littéralement Nosferatu, la vampire (l'horloge macabre, le radeau portant les cercueils, les "caisses" pleines de rat...). Cela engendre parfois un peu de lassitude, voire un certain ridicule involontaire.

Mais, en réalisant Nosferatu, fantôme de la nuit, Herzog n'explore pas seulement le cinéma fantastique allemand des années 1920. Il mêle aussi son style personnel à celui de mouvements esthétiques germaniques du XIXème siècle. Ainsi, Lucy, avec ses longs cheveux noirs, ses robes aux délicats motifs végétaux et sa pâleur intense, évoque le Jugendstil allemand et les tableaux de l'autrichien Gustav Klimt. Surtout, le romantisme allemand du XIXème siècle et son peintre Caspar David Friedrich, déjà sollicités par Murnau, sont placés au centre de Nosferatu, fantôme de la nuit. On sait l'importance des voyage dépaysants et des paysages naturels imposants dans le cinéma de Werner Herzog : déjà dans Aguirre, la colère des dieux, ce réalisateur écrasent ces héros avec des montagnes et des forêts immenses, tandis qu'un fleuve inexorable les entraîne vers leur défaite. Ici, il tourne à nouveau dans des sites grandioses, dans les montagnes de Bohème, sur les plages de la mer du nord ou dans le désert mexicain, et en ramène des images hallucinantes, baignées par des lumières bleues et pourpres. Ses paysanges sont riches, comme chez Friedrich, d'une puissante portée symbolique et spirituelle, encore mise en valeur par la splendide musique méditative de l'excellent groupe Popol Vuh. A ce titre, le voyage de Jonathan Harker vers le château de Dracula est bien digne des meilleurs films de Werner Herzog.

Nosferatu, fantôme de la nuit va aussi se singulariser en rendant nettement explicite le thème du vampire malheureux, être solitaire et mélancolique, portant son immortalité comme une malédiction : en effet, sa nature de prédateur monstrueux le force à vivre coupé du monde des humains. Cela n'était présent qu'en filigranes dans les plus célèbres des films de vampire l'ayant précédé. Kinski est, évidemment, absolument impeccable dans ce rôle à la démesure de son génie : il interprète un Dracula fragile, délicat et douloureux, à l'antipode de ses performances nettement plus extravertis d'Aguirre, la colère des dieux ou Cobra Verde (1988) de Herzog. Face à lui, Adjani est tout aussi parfaite dans le rôle hallucinée de Lucy Harker, incarnation des idéaux romantiques, caractérisée par son amour absolu pour Jonathan et sa spiritualité individuelle, non institutionnalisé par une église. Trouvant son inspiration dans la contemplation méditative de la mer infinie, elle va se dresser contre le rationalisme urbain du docteur Van Helsing, ici héritier des philosophes français des lumières.

Nosferatu fantôme de la nuit s'achève, dans une ville rongée par la peste, par un festin macabre et hallucinant se tenant parmi le grouillement malsain des rats apportés par Dracula dans ses cercueils. Il faut savoir que Herzog, comme l'historien de cinéma Kracauer, voit dans le personnage du vampire porteur d'une épidémie malsaine de Nosferatu, le vampire de Murnau l' annonciateur de Hitler et de sa peste brune qui s'est abattue sur l'Allemagne dans les années 1930. En faisant triompher la Lucy dans Nosferatu, fantôme de la nuit, alors que les scientifiques sont impuissants à empêcher l'action malfaisante du comte Dracula, Herzog indique nettement qu'il considère qu'un rationalisme rigoureux et desséché est impuissant à neutraliser les tyrans, alors que la révolte romantique et ses idéaux absolues peuvent parvenir à vaincre, au moins temporairement, les forces du mal. Ainsi, Herzog suit la même position que, par exemple, Ludwig, requiem pour un roi vierge (1972) de Syberberg, un autre réalisateur allemand, qui voyait dans le "roi fou" Louis II de Bavière le héros romantique par excellence, martyrisé par les forces sociales (industriels, bourgeoisie...) qui vont amener Hitler, son antithèse, au pouvoir.

Toutefois, le style de Herzog ne colle pas bien à une adaptation assez littérale du roman Dracula. Alors que ce livre demande une adaptation nerveuse, riche en rebondissements frappants (comme Nosferatu, la vampire ou Le cauchemar de Dracula), Nosferatu fantôme de la nuit se complait dans une lenteur contemplative et mélancolique qui, si elle fonctionne bien à certains moments (le voyage dans les montagnes, les promenades sur la plage, le festin des pestiférés...) peut aussi, parfois, provoquer un certain ennui. Ce film aurait peut-être gagné à prendre plus de libertés par rapport aux scénarios habituels des adaptations du roman Dracula, afin d'obtenir un récit mieux à même de s'adapter au style de Herzog.

Néanmoins, Nosferatu fantôme de la nuit reste un film singulier, une œuvre contenant des images d'une beauté absolument stupéfiantes, et abordant la mythologie des vampires d'une façon plus douce et retenue que les habituelles productions horrifiques. Les performances d'Isabelle Adjani et de Klaus Kinski y sont sidérantes. Aussitôt après cette oeuvre, Herzog retrouve Kinski pour tourner Woyzeck (1979) d'après la pièce de Georg Büchner, et il ne fera plus jamais de films d'épouvante. On note tout de même l'existence d'une séquelle, pas très officielle, avec Nosferatu à Venise (1986) de Augusto Caminito, interprétée, à nouveau par Klaus Kinski.

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à juste titre
arno 12/01/2007
A juste titre, "Nosferatu, vampire de la nuit", est considéré par Werner Herzog comme une pièce maîtresse de son oeuvre,au même titre que "Ennemi intime", son film préféré. Le thème de la solitude de l'homme est crucial dans l'ensemble de son oeuvre, l'homme confronté à son destin dans l'immensité de la nature. Il évite dans ce film austère tous les écueils d'un romantisme allemand et fait de ce remake une oeuvre profonde, un hommage aux grand-pères du cinéma allemand. Murnau bien sûr, mais aussi Pabs et Lang. Herzoz dit que les cinéastes de sa génération étaient sans père, mort à la guerre ou démissionné, il construit avec ce film un pont symbolique dans l'histoire du cinéma allemand, dans l'histoire des Allemands avec leur cinéma. Werner Herzog dit encore que le mal du vingt et unième siècle sera la solitude de l'homme dans la surabondance des moyens de communication, cette créature de la nuit en quête d'amour perdu dans une solitude infernale n'est peut-être qu'une métaphore de l'homme de demain. Le casting restera impressionnant, Kinski, Adjani, Gantz, Dufillo, Topor...
(Note : 10/10)
PS : Dommage qu'il manque en France, au rayon des films cultes, en DVD.
De plus grand sont passés par là...
Docteur Clarendon 02/08/2003
Un film bizarre et étrange mais fidèle à l'histoire. On reconnait tout de suite la touche allemande et Klaus Kinski est vraiment excellent dans ce film. Adjani pour moi est égale à elle même : elle fait la potiche... mais bon il ne s'agit que d'un avis bien personnel. Malheureusement il souffre de longueur et les décors ne sont pas toujours à la hauteur de l'ambiance... celle-ci est d'ailleurs très spéciale et d'une grande lenteur. ce dernier adjectif étant le mieux approprié pour qualifié ce film. Il ne rentre donc pas dans les films incontournables et ne pas l'avoir vu n'est pas un manque ! un petit 5 sur 10 ou un maximum de 6.
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