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A Londres, Ivan Igor, un brillant sculpteur de figures de cire, est gravement brûlé aux mains dans l'incendie de sa galerie, au cours duquel toute ses œuvres sont détruites... On le retrouve, des années plus tard, en 1933, la veille de l'inauguration de son nouveau musée à New York. Au même moment, dans la ville, une journaliste enquête sur une mort suspecte, ainsi que sur des vols de cadavres...



Au début des années 1930, les succès des premiers films fantastiques parlants de la compagnie Universal (Dracula (1931) de Tod Browning, Frankenstein (1931) de James Whale...) donnent des idées aux firmes concurrentes. Ainsi, la MGM (La monstrueuse parade (1932) et La marque du vampire (1935) de Tod Browning...) et la Paramount (Docteur Jekyll et Mr. Hyde (1931) de Rouben Mamoulian, L'île du docteur Moreau (1933) de Erle C. Kenton...) se ruent sur le filon. La Warner Bros, de son côté, va confier à Michael Curtiz des projets fantastiques, avec Le génie fou (1931), Docteur X (1932) et Masques de cire (1933). Michael Curtiz était un réalisateur d'origine hongroise, ayant travaillé en Europe sur plus d'une cinquantaine de film depuis 1912, et arrivé aux USA en 1926. Sa familiarité avec le cinéma autrichien et allemand des années 1920 semblait en faire un bon choix pour la réalisation de films d'épouvante hollywoodiens, encore influencés par le cinéma germanique (Le cabinet du docteur Caligari (1920) de Robert Wiene...). Masques de cire s'inspire d'une pièce de Charles Belden, par ailleurs scénariste de cinéma (Charlie Chan à l'opéra (1937)...). Le casting réunit, comme Docteur X, Lionel Atwill (acteur venant du théâtre, il jouera souvent dans des œuvres fantastiques : La marque du vampire, Le fils de Frankenstein (1939) avec Boris Karloff, Le chien des Baskerville (1939) avec Basil Rathbone...) et Fay Wray (indissociable de ses rôles dans les productions RKO La chasse du comte Zaroff (1932) de Irving Pichel et Ernest B. Schoedsack, et, surtout, King Kong (1933) de Schoedsack et Merian C. Cooper...).

Une des particularités de Masques de cire est d'avoir été un des tous derniers films tournés en Technicolor bichrome. Cette technique a été employée au cours des années 20, et on se souvient notamment de la magnifique séquence du bal masqué dans Le fantôme de l'opéra (1925) avec Lon Chaney. On note que Le pirate noir (1926), un film de corsaire avec Douglas Fairbanks, sera le premier long métrage intégralement tourné en technicoclor bichrome. De même, en 1932, Docteur X de Curtiz utilise ce procédé. Pourtant, cette technique propose un rendu limité des couleurs, avec des dominantes pourpres, brunes et roses. L'arrivée du Technicolor trichrome dans Becky Sharp (1935) de Rouben Mamoulian permet, enfin, de composer une image aux teintes réalistes à partir des trois teintes rouge, bleue et verte. Le technicolor bichrome est instantanément abandonné par ce laboratoire, bien que d'autres procédés bichromes survivront jusqu'aux années 1950 ; pourtant, au début de cette décennie, la donne sera modifiée par l'arrivée du Eastmancolor, avec une seule pellicule sur laquelle repose 3 émulsions chimiques de teintes différentes, procédé permettant de filmer en couleurs de façon techniquement plus simple (les caméras sont nettement moins encombrante) et avec un résultat plus réaliste. Par conséquent, le Technicolor trichrome sera progressivement abandonné pour les tournages, mais reste encore employé pour certains tirages de nos jours.

Les musées de figures de cire, à la manière du musée Grévin à Paris ou de celui de madame Tussaud à Londres, proposent aux visiteurs de contempler des reconstitutions de scènes historiques fameuses, à l'aide de mannequins mis en scène. Le travail du sculpteur sera d'autant mieux apprécié par les visiteurs que les figures seront ressemblantes et donneront, bien qu'immobiles, l'impression d'une vie latente. Le sculpteur de cire doit alors faire office d'illusionniste, de magicien, de manière à tromper les sens des spectateurs. Par conséquent, ce travail est assez proche du cinéma, qui consiste à projeter avec une machine, sur un écran blanc, l'illusion de la vie, ainsi que des reconstitutions de scènes fictives ou historiques. Il y a aussi, chez les figures de cire, quelque chose qui inquiète, et ce d'autant plus que les modèles paraissent réels et vivants : il y a cette impression que, quand on leur tourne le dos, les personnages de cire se mettent à bouger, à vivre et à comploter, en secret. Et si on se retourne vers eux brusquement, afin de saisir leurs manèges par surprise, ils auront aussitôt fait de reprendre leurs pauses faussement impassibles et leurs visages momentanément figés. Le musée de cire est donc un endroit qui fait peur, et on ne s'étonnera pas que les scènes macabres et les personnages cruels, saisis dans leurs besognes les plus repoussantes, y connaissent de beaux succès : Jack l'éventreur, Charlotte Cordais poignardant Marat... Et n'oublions pas de parler de semblables "institutions", comme le London Dungeon, qui se sont spécialisées dans les seules représentations de faits divers sanglants et de terribles instruments de torture... en fonctionnement ! Il n'est pas surprenant, dès lors, que le cinéma fantastique ait exploité de tels lieux, dès les grandes années du cinéma expressionniste allemand, avec Le cabinet des figures de cire (1923) de Paul Leni, dans lequel on croise les sanguinaires Ivan le terrible, Harun Al Raschid et Jack l'éventreur, rendus à la vie par l'imagination d'un jeune écrivain à la tête trop pleine d'histoires horribles !

Dans Masques de cire, le sculpteur Ivan Igor travaille dans un musée de figures de cire. Virtuose admiré du façonnage de cette matière, ses deux précieuses mains sont hélas brûlées au cours d'un effroyable incendie criminel qui va détruire toute son œuvre. Des années plus tard, en 1933 pour être plus précis, il ouvre une nouvelle galerie à New York. Certes, l'homme est diminué, ne se déplace qu'en chaise roulante et n'a plus l'usage de ses mains. Mais, son obstination créatrice est la plus forte, et il parvient à mettre au point une technique lui permettant de créer des mannequins d'un très grand réalisme. Pendant ce temps, des morts suspectes ont lieu, tandis qu'un horrible personnage défiguré vole des cadavres à la morgue de la ville... Par bien des aspects, Masques de cire rappelle Le fantôme de l'opéra : tueur défiguré drapé dans un manteau noir informe et coiffé d'un sombre chapeau à larges bords, ténébreuse histoire de vengeance, personnage masqué, démiurge fou dévoué à des ambitions sublimes... Et on note même de fréquente références à la culture française : Ivan Igor vient de Paris, s'exprime avec un fort accent français, et semble se spécialiser dans la représentation de personnages de l'histoire de France, qu'ils soient Voltaire, Jeanne d'Arc, Napoléon ou Marie-Antoinette. Tout cela nous rappelle qu'Eric est bien le fantôme de l'opéra... de Paris.

Toutefois, passé un premier quart d'heure admirable par le rendu de son atmosphère fantastique et l'interprétation pénétrante de Lionel Atwill, le récit semble s'éloigner de l'épouvante et sombre dans un bavard méli-mélo de comédie, de films de gangster et d'enquête policière. La journaliste Florence Dempsey, interprétée par une Glenda Farell bouillonnante d'énergie et de saine vulgarité, mène l'enquête, et trouve aussi moyen de rencontrer, comme par hasard, un jeune playboy millionnaire qui va s'éprendre d'elle. Florence et sa room mate Charlotte (Fay Wray) sont censées être désargentées, et elles se partagent une pauvre mansarde (à vue de nez, elle fait tout de même 100 mètres carré de surface !) dans laquelle elle discute de leur avenir et de l'homme idéale, habillées d'élégants pyjamas de soie. On nage alors en pleine comédie sentimentale, et encore un brin polissonne, le sinistre code de censure, dit "code Hays" n'étant pas encore appliqué avec rigueur à Hollywood. On remarque même - déjà ! - des gags parodiques, lorsque Florence s'écrit, en parlant du tueur : "Il est si laid qu'il ferait passer Frankenstein pour une petite fleur !". L'enquête elle-même se déroule dans les milieux louches et urbains des trafiquants d'alcool et des drogués, et évoque avant tout les films de gangsters, à la manière Le petit césar (1930) de Melvin Leroy ou Scarface (1932) de Howard Hawks. L'ensemble est interprété avec vigueur et la réalisation de Curtiz est parfaite de fluidité et de nervosité. Mais l'amateur de cinéma d'épouvante se sent un peu floué : après un prologue saisissant, il lui faut subir une bonne heure de bavardage, certes sympathique, mais un peu hors sujet. Heureusement, on se console avec un final époustouflant, mélangeant horreur, laboratoire de savant fou, trucages hallucinants et décors somptueux, dans une séquence d'action prodigieuse, bénéficiant de ce style hyper-vigoureux dont seul Michael Curtiz semble avoir eu le secret.

Toutefois, Masques de cire a trop tendance à éviter son sujet fantastique et à se perdre dans un mélange trop hétéroclite pour être vraiment convaincant. C'est un peu dommage. Il reste tout de même quelques séquences géniales, qui valent, à elles seules, le coup d'oeil. Masques de cire ne sera pas un succès commercial, et la Warner se montrera, au cours des années 1930-1940, assez timide en matière de productions fantastiques, contrairements à des firmes comme la Paramount (L'île du docteur Moreau (1933) de Erle C. Kenton...) et surtout la Universal (La fiancée de Frankenstein (1935) de James Whale...). On retrouvera le cadre du musée de cire dans d'autres films angoissants, tel Charlie Chan at the wax museum (1940) de Lynn Shores, Nightmare in Wax (1969) de Bud Townsend ou Waxwork (1988) de Anthony Hickox. Masques de cire donnera lieu à deux remake, plus réussis que l'original, avec L'homme au masque de cire (1953) tourné en relief et interprété par Vincent Price ; et Le masque de cire (1997) de Sergio Stivaletti, sur un script des réalisateurs Dario Argento (Suspiria...) et Lucio Fulci (L'au-delà (1981)...). Michael Curtiz, de son côté, va, peu de temps après, rencontrer l'acteur Errol Flynn, et ils tourneront ensemble une prodigieuse série de chefs-d'oeuvre du cinéma d'aventures, avec Capitaine Blood (1935), Les aventures de Robin des bois (1937), L'aigle des mers (1940)... Curtiz filmera encore un film d'horreur : Le mort qui marche (1936), une histoire mêlant zombies et gangsters, interprétée par Boris Karloff (Frankenstein...) en personne.

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