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Une famille de touristes voyageant vers la Californie traverse une portion de désert sous prétexte d'y visiter une mine d'argent dont ils ont héritée. Mais, suite à un accident, ils se retrouvent isolés au milieu de collines rocailleuses et désolées. Ils se rendent vite compte qu'ils sont encerclés par une tribu de sauvages...



La dernière maison sur la gauche (1972) de Wes Craven (Scream (1996)...), tourné pour très peu d'argent, déplait profondément à la critique cinématographique, mais il connaît tout de même un beau succès public, grâce, notamment au parfum de scandale qui l'entoure. Pourtant, Craven a un peu du mal à rebondir : il travaille comme monteur sur It happened in Hollywood (1973), un film porno réalisé par son ami Peter Locke, mais il ne parvient pas à faire financer ses propres projets. Devant le succès de La dernière maison sur la gauche, Peter Locke lui propose de lui produire un film du même genre : Craven finit par accepter, plus par nécessité de travailler et de gagner de l'argent que par motivation artistique. Ce sera La colline a des yeux, dont Craven rédige lui-même le scénario. On y rencontre, dans un de ses premiers rôles, Dee Wallace Stone, qu'on reverra dans de nombreux autres films fantastiques (Hurlements (1980) de Joe Dante, E.T. (1982) de Steven Spielberg, Fantômes contre fantômes (1996) de Peter Jackson...) ; et surtout Michael Berryman, qu'on repère, entre autres, par son physique spectaculaire et inquiétant (Vol au-dessus d'un nid de coucou (1975) de Milos Forman, Amazonia, la jungle blanche (1985) de Ruggero Deodato...).
La colline a des yeux nous présente donc un groupe de citadins, isolés dans une région désertique et harcelés par une famille de sauvages dégénérés et sadiques, pratiquant, entre autres horreurs, le cannibalisme. Cette tribu a été inspirée à Wes Craven par la légende écossaise de Sawney Bean, une bande qui, au XVème siècle, agressait et dévorait les voyageurs s'aventurant aux alentours de leur antre. Craven s'est dit particulièrement intéressé par le fait que ces actes barbares soient commis en plein coeur d'une aire géographique dite civilisée. Par conséquent, Papa Jupiter et sa famille vont ici sévir dans un recoin aride et extrêmement reculé des Etats-Unis, abandonné de tous, à l'exception d'une base d'essais militaires. Difficile de ne pas rapprocher cette situation d'autres oeuvres fameuses dans lesquelles des touristes inconscients se rendent dans des coins mal connus du continent nord-américain, dans lesquels ils sont confrontés à des indigènes très peu accueillants : on pense à Deux mille maniaques (1964) de Herschell Gordon Lewis, avec ses sudistes à la rancune tenace ; à Délivrance (1972) de John Boorman, avec ses cajuns franchement antipathiques ; et surtout à Massacre à la tronçonneuse (1974) de Tobe Hooper, avec sa famille de texans dégénérés et cannibales. Le scénario de La colline a des yeux a connu plusieurs versions, dont une mouture orientée vers la science-fiction pessimiste : en 1984, la circulation des citoyens américains est très strictement contrôlée ; mais une famille fuyait clandestinement New York, devenue invivable à cause d'une pollution horrible, et se perdait dans le désert où elle rencontrait la tribu sauvage.

Par bien des aspects, La colline a des yeux rappelle La dernière maison sur la gauche. Des actes de sadisme assez insoutenables sont à nouveau commis par des personnages brutaux, idiots, se complaisant dans la cruauté et le viol. Un homme se fait crucifier et rôtir vif avant d'être dévoré par les cannibales ; une femme est abattue sous les yeux de ses filles ; un bébé est enlevé pour servir de dessert au festin de papa Jupiter et sa famille ; un chien égorge un homme... : moins psychologiquement éprouvant que La dernière maison sur la gauche, La colline a des yeux se livre néanmoins à une surenchère en matière de gore, assez dans la tendance de l'époque, il faut bien le dire (Les dents de la mer (1975) de Steven Spielberg, Suspiria (1977) de Dario Argento...). Le contexte géographique n'est plus celui de La dernière maison sur la gauche. La forêt verdoyante et somptueuse cède la place à un désert stérile, écrasé par un soleil implacable, qui fait ressembler La colline a des yeux à un western. Les sadiques ne sont plus des dealers et des repris de justice, mais une famille de sauvages ayant grandi en étant complètement coupés de la société américaine. Certes, comme dans La dernière maison sur la gauche, la brutalité des bourreaux va entraîner, de la part des "héros", une réponse fort brutale. Pourtant, si il y a bien, ici aussi, une idée de vengeance, les citadins sombrent dans la sauvagerie avant tout pour se maintenir en vie : ils se montrent cruels, mais c'est la condition de leur survie face à des ennemis impitoyables.

La colline a des yeux s'articule donc autour du conflit entre deux familles américaines que tout oppose : celle des citadins, auquel le spectateur aura tendance à s'identifier, est apparemment garante de valeurs de civilisation, de la morale et de la religion chrétienne ; ils bénéficient d'armes à feu et d'un attirail technologique pour se défendre. Les sauvages, affamés par la Terre stérile sur laquelle ils vivent, portent tous des noms des dieux païens et se battent avec leurs ruses et des armes blanches. Comme dans La dernière maison sur la gauche, la violence va appeler la violence et, après avoir constater l'inutilité de leurs armes à feu et de moyens techniques comme leur CB, les citadins vont eux aussi employer des armes primitives et des astuces de chasseurs. Les civilisés vont retourner à l'état de sauvagerie, c'est-à-dire à l'état que Wes Craven, pessimiste, semble considérer comme l'état naturel de l'homme. En effet, on sait que papa Jupiter a été abandonné, dans son enfance, dans les collines sauvages : néanmoins, il parvient à survivre seul dans le désert et à fonder une famille pratiquement vierge de tout contact avec la civilisation. Cette famille n'est pourtant pas composée de bons sauvages innocents des vices de la société humaine, mais de brutes mues par leurs instincts les plus primaires, telles les pulsions sexuelles ou de mort. Comme dans La dernière maison su la gauche, Craven introduit pourtant une nuance optimiste dans son portrait sombre de la nature humaine. Il introduit dans la famille de Jupiter le personnage de Katy, une jeune fille compatissante et intelligente, qui va aider les citadins à échapper à la brutalité de ses frères et de son père. Certains critiques ont voulu voir dans La dernière maison sur la gauche et La colline a des yeux une forme d'apologie de la violence et de l'auto-défense, à la manière de films comme Un justicier dans la ville (1974) avec Charles Bronson. Ce raisonnement paraît bien discutable : Craven présente toujours les actes de violence comme repoussants et inacceptables, même lorsqu'ils sont commis par les "gentils" de l'histoire. La conclusion de La colline a des yeux avec son arrêt sur image et son fondu au rouge sur le visage bestial du citadin poignardant Mars, va clairement dans ce sens, en refusant d'héroïser la brutalité, quelle que soit sa provenance.

La colline a des yeux n'est pourtant pas dénué de défauts. La description assez invraisemblable de la famille sauvage tire parfois (volontairement ?) vers le burlesque et l'humour, tout comme la multiplication des effets gore. L'interprétation globalement peu convaincante n'aide pas à non plus à s'intéresser au récit ou aux personnages. L'ensemble manque donc de crédibilité et d'efficacité, et donne une impression de redite, en moins intéressant, de La dernière maison sur la gauche et de Massacre à la tronçonneuse. Néanmoins, l'ensemble se laisse voir sans trop d'ennui, contient quelques séquences fort éprouvantes (l'invasion de la caravane...) et bénéficie, notamment grâce à son décor naturel, d'une atmosphère assez inédite.

La colline a des yeux n'est donc qu'une réussite mineure dans la carrière de Wes Craven. Néanmoins, le film connaît un assez bon accueil du public et de certains magazines américains spécialisés dans le cinéma d'horreur, comme Fangoria, par exemple. Ce succès va permettre à Craven de sortir de sa difficile situation professionnelle, et il accepte ensuite de travailler pour la télévision NBC sur le téléfilm L'été de la peur (1978), avec Linda Blair.

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