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Pleasant Valley, une petite ville du sud des Etats Unis peuplée par deux milles habitants : le maire invite six voyageurs venant du nord à se joindre à la fête célébrant l'anniversaire de cette cité.



Herschell Gordon Lewis venait de réaliser, l'année précédente, pour un budget dérisoire, Blood feast (1963), un film d'horreur en couleurs contenant des séquences très sanglantes : cette oeuvre est généralement considérée comme le premier film gore de l'histoire du cinéma, bien que la réalité historique soit tout de même un peu plus complexe. Ensuite, il tourne Bell, bare and beautiful (1964), un petit "nudie" (film américain légèrement érotique, à la mode à partir du début des années 1960), genre dans lequel il œuvrait depuis 1960. Blood feast a provoqué un scandale et a connu un certain succès. Herschell Gordon Lewis et son producteur-complice David F. Friedman décident alors de faire encore un film d'horreur gore pour un budget trois fois plus élevé, mais encore modeste, de 65 000 dollars. Ce sera Deux mille maniaques, tourné dans la petite ville de St-Cloud, en Floride. Les habitants acceptent d'aider gratuitement Lewis et son équipe, font de la figuration et prêtent du matériel : ainsi, le film paraît relativement riche. On retrouve des acteurs déjà vus dans d'autres oeuvres de Lewis, dont William Kerwin (le nudie Lucky Pierre (1961), Blood feast, A taste of blood (1967)...), Connie Mason (Blood feast...)...
Deux mille maniaques nous raconte comment, dans les années 1960, les habitants de Pleasant Valley, des sudistes ruraux, vont massacrer de manière sadique des voyageurs venant du nord des Etats-Unis, c'est à dire des "Yankees". Il s'agit donc d'une vision dérangeante et cruelle de l'hospitalité de l'Amérique profonde envers les citadins, sous fond de résurgence des rancoeurs historiques liées à la guerre de sécession. Ce récit brutal annonce évidemment les touristes débarquant accidentellement dans la propriété du texan Leatherface dans Massacre à la tronçonneuse (1974) de Tobe Hooper ; ou bien la famille traquée par les arriérés de La colline a des yeux (1977) de Wes Craven (Scream (1996)...). Hors du domaine de l'horreur, on peut encore citer deux films assez semblables se déroulant dans le bayou, peuplé par les cajuns : Délivrance (1972) de John Boorman (Excalibur (1984)...) (quatre citadins partis faire du canoë sur une rivière sont persécutés par des indigènes sadiques) ; et le génial Sans retour (1981) de Walter Hill (Des soldats de la garde nationale venus manœuvrer dans les marécages sont attaqués par les cajuns...). Herschell Gordon Lewis peint donc, d'une manière exacerbée, les différences et les incompréhensions entre deux mondes complètement différents, mais censés partager des valeurs semblables au sein des Etats-"Unis".

Ce n'est pourtant pas pour son sous-texte socio-politique que Deux mille maniaques est devenu célèbre, mais plutôt pour ses fameux meurtres gore en couleurs, assez en avance sur leur époque (rappelons que La nuit des morts-vivants (1968) et ses scènes de cannibalisme très crus n'arriveront que quatre ans plus tard). Ces crimes sont ici au nombre de quatre. Si le premier assassinat, avec un démembrement à coup de hache, est assez saisissant, c'est plus par la façon très inattendue dont il est amené que par la qualité de ses effets spéciaux, moyennement convaincants. On a ensuite droit à un écartèlement, là aussi assez bien amené, mais très décevant au niveau des trucages. Après, on passe au supplice dit "du tonneau" (on place un personnage dans un tonneau dont l'intérieur est garni de clous, puis on le lance sur une pente) : là, c'est très original et efficace. Enfin, le dernier meurtre, par écrasement, est bien à long à se mettre en place, mais il est correctement réalisé. Ces scènes sont d'autant plus frappantes, qu'elles sont placées dans le contexte d'une aimable fête de village, à laquelle tout les habitants participent, y compris les vieillards et les enfants. Cela crée un décalage teinté d'un humour extrêmement noir. Cet humour grinçant est encore sensible à travers la réalisation bariolée de Lewis, usant et abusant de couleurs criardes et de zooms tremblotants, ainsi que dans l'interprétation excessive de certains comédiens, comme les ignobles Lester et Rufe.

Hélas, il faut bien reconnaître qu'entre ces quatre fameuses séquences violentes (Lewis aurait voulu en faire d'autres, mais il n'a pas pu, faute de moyens financiers), Deux mille maniaques manque sérieusement d'entrain. Les séquences bavardes et fastidieuses, généralement très mal interprétées et filmées paresseusement, se multiplient et peuvent finir par ennuyer fortement le spectateur. Notons au passage que la cassette française (American Video) qu'il m'a été donné de consulter propose, outre un doublage affligeant, une bandes-son dont la musique est en grande partie... celle écrite par Fabio Frizzi pour L'au-delà (1981) de Lucio Fulci ! C'est que cette VHS est sortie au début des années 1980, lorsque les oeuvres de ce réalisateur italien constituaient le must pour les amateurs de gore. Le procédé est néanmoins très peu élégant, d'autant plus que la musique originale de Deux mille maniaques était écrite par Herschell Gordon Lewis lui-même (il en reste néanmoins quelques traces sur cette version).

Le dénouement de Deux mille maniaques le fait astucieusement basculé dans le domaine du fantastique : on apprend alors que le village de Pleasant Valley a été rasé par des pillards yankees durant la guerre de sécession, et que, depuis, le village et ses habitants apparaissent tous les cent ans pour se venger sur des nordistes. C'est le producteur David F. Friedman qui a soufflé cette idée du village-fantôme à Lewis après avoir vu, sur Broadway, une adaptation pour la scène de la comédie musicale et romantique Brigadoon (1954) de Vincente Minelli (deux touristes américains se perdent dans la campagne écossaise et découvrent un village qui n'apparaît qu'une fois tous les cent ans). Lewis a alors eu l'idée de transposer cette intrigue dans l'Amérique profonde, en troquant l'intrigue sucrée et les chansons hollywoodiennes pour un récit plein d'humour noir et de meurtres sanguinolents. Cette dimension fantastique, violente et burlesque est encore rendue par la séquence finale, tout à fait surréaliste, dans laquelle un spectre sort du marécage où il est resté englouti pendant des heures, et va rejoindre nonchalemment ses deux compères.

Lewis a souvent dit que Deux mille maniaques était, avec A taste of blood (1967), le film dont il était le plus fier. Et il est exact que, grâce à son sujet fantastique intéressant et ses scènes de meurtres plutôt réussies, cette oeuvre dépasse le simple statut de curiosité à valeur purement historique. Malheureusement, ce script manque tout de même cruellement de rebondissements et de rythme, et on peut donc le trouver ennuyeux par moment.

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