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En Angleterre, à la fin du XIXème siècle, un homme engage une jeune femme, miss Giddens, afin qu'elle soit la gouvernante de son neveu et sa nièce, Miles et Flora, qui résident dans un vaste manoir à la campagne. Mais, Miss Giddens est troublée par le comportement provocant des deux enfants, et elle découvre qu'un drame terrible s'est déroulé dans cette maison il y a peu.



Au début des années19 60, le cinéma d'épouvante britannique est très en forme, notamment grâce aux productions de la compagnie Hammer (Le cauchemar de Dracula (1958) de Terence Fisher...) ou de ses concurrents (L'impasse aux violences (1959) de Peter Gilling, Le village des damnés (1960) de Wolf Rilla...). Jack Clayton, producteur britannique travaillant depuis le milieu des années 1940, vient de réaliser son premier long métrage, le superbe drame social Les chemins de la haute ville (1959), couronné par de nombreuses récompenses internationales (il vaudra ainsi à l'actrice française Simone Signoret l'Oscar de la meilleure interprète en 1960). Il décide alors d'adapter le roman fantastique Le tour d'écrou de Henry James (qui avait déjà été porté par deux fois à l'écran pour les télévisions anglaise et américaine à la fin des années 1950). Le script est rédigé par, entre autres, l'écrivain Truman Capote (Les domaines hantés, Breakfast at Tiffany's...), tandis que la musique, construite autour d'une belle comptine mélancolique et entêtante, est composée par le français Georges Auric (A nous la liberté (1931) de René Clair, La belle et la bête (1946) de Jean Cocteau, Le salaire de la peur (1953) de Henri-Georges Clouzot...). Le chef-opérateur est Freddie Francis (Samedi soir, dimanche matin (1960) de Karel Reisz, Elephant man (1980) de David Lynch...), qui sera aussi un important réalisateur de films d'horreur gothique (L'empreinte de Frankenstein (1964) pour la Hammer, Contes d'outre-tombe (1972) pour la Amicus...). Le rôle principale est tenu par la star d'origine écossaise Deborrah Kerr (Tant qu'il y aura des hommes (1953) de Fred Zinnemann, Elle et lui (1957) de Leo McCarey...). A ses côtés, on retrouve Michael Redgrave (Une femme disparaît (1936) de Hitchcock, Au coeur de la nuit (1945)...) et le petit Martin Stephens (Le village des damnés, Pacte avec le Diable (1966) de Cyril Frankel...).
Les innocents raconte donc l'aventure de miss Giddens, chargée par un homme d'être la gouvernante de deux enfants. Le récit se déroule dans un vaste manoir campagnard, surmontant un grand et élégant jardin. Miles et Flora, laissés de côté par leur famille dans cette prison dorée, sont les seuls maîtres d'un domaine entretenu par de nombreux domestiques à leur service. Néanmoins, tout n'y est pas peint aux couleurs tendres d'une enfance idéale, et Miss Giddens va progressivement apprendre qu'un drame s'est noué autour de miss Jessel, précédente gouvernante des enfants, et de Peter Quint, un domestique. Ils formaient un couple d'amants aux mœurs dépravés, avant de mourir tous deux dans de tragiques circonstances. Miss Giddens est désormais convaincue que leurs fantômes hantent le domaine et persécutent les deux enfants. On reconnaît donc les traits caractéristiques d'une sombre histoire de maison hantée.

Pourtant, à mesure que le récit de Les innocents se déploie, on se rend compte qu'il nous propose aussi un portrait psychologique très pointu de son personnage principal : Miss Giddens. Celle-ci, vieille fille élevée par un père pasteur, déborde d'une tendresse maternelle qu'elle va reporter sur les deux enfants. Elle sera donc inflexible dans sa volonté de les arracher aux spectres pervers du domaine. C'est aussi un personnage sexuellement très frustré, rongé, à l'évidence, par des névroses dans lesquelles se mêlent la peur de sa sexualité et la terreur des hommes. Pourtant, ce caractère pathologique ne nous sera révélé que progressivement, et ne sera affirmé avec force que dans la seconde moitié du métrage, notamment à travers les rêves qui hantent ses nuits et ses discours exaltés sur le péché et le comportement de miss Jessel et Peter Quint. A travers ce portrait précis d'une psychologie dérangée par de graves problèmes sexuels, Les innocents semble s'inscrire dans la tradition des thrillers psychanalitiques hollywoodiens, genre dans lequel a excellé Alfred Hitchcock (La maison du docteur Edwardes (1945), Sueurs froides (1958)...), et annonce des oeuvres de Roman Polanski telles que Repulsion (1965), Rosemary's baby (1968) et Le locataire (1976).

Néanmoins, et contrairement à des oeuvres comme Repulsion (une jeune fille victime de graves problèmes sexuels sombre dans la folie) et Rosemary's baby (une femme est enceinte de l'enfant du Diable), Les innocents va maintenir tout au long de sa progression dramatique l'ambiguïté sur la nature hallucinatoire ou réellement fantastique des évènements vécus par miss Giddens. Le début du métrage semble pencher nettement vers une traditionnelle histoire de fantômes, et le comportement des enfants nous paraît indéniablement ambiguë. Pourtant, plus loin dans le récit, la réalisation semble se détacher du point de vue de miss Giddens pour adopter celui de son entourage : elle ne nous est plus présentée seulement comme une brave femme intimidée, mais aussi comme une personne sexuellement névrosée, terrorisant les enfants et leur communiquant ses phobies et ses obsessions. La fin du film se garde pourtant bien de trancher, et le spectateur reste, alors que se déroule le générique de fin, dans une situation inconfortable, incapable de pouvoir déterminer si les évènements auxquels il a assisté étaient d'origine surnaturel, ou bien étaient le fruit de l'imagination malade de miss Giddens. En cela, Clayton respecte l'ambiguïté du roman de Henry James, dont le dénouement laisse, lui aussi, le spectateur face à une troublante énigme irrésolue.

Ambiguës aussi sont les deux enfants Miles et Flora. C'est à Mauvaise graine (1956) de Melvin LeRoy, avec sa fillette empoisonneuse, qu'on fait en général remonter la première apparition cinématographique d'un enfant dont l'apparence innocente et aimable cache une nature pervertie. Avec Le village des damnés, des enfants mystérieux, dont les origines seraient liées à un phénomène extra-terrestre, terrorisent une petite ville anglaise. Pourtant, les enfants de Les innocents sont restés parmi les plus célèbres des spécimen de bambins terrifiants de l'histoire du cinéma d'épouvante. Dès le début du métrage, leurs manières paraissent légèrement différées de celles qu'on attend d' enfants (surtout au cinéma) : ils se montrent cruels, manipulateurs et provocants. Le petit Miles, renvoyé de son école pour un motif mystérieux, semble se comporter par moment à la façon d'un véritable adulte. Mais ces décalages ne sont-ils pas perçus par miss Giddens, notablement mal à l'aise avec les hommes et inquiète à l'idée de s'occuper d'enfants pour la première fois ? Ne relèvent-ils donc pas de la pure hallucination et de perverses interprétations, nourries des fantasmes et des peurs de la gouvernante, de leurs jeux enfantins et, somme toute, innocents ? Encore une fois, Les innocents ne tranchera pas et sèmera des indices tendant autant dans le sens de la possession des enfants par des fantômes, que dans celui de la folie de miss Giddens. Soulignons au passage la finesse remarquable de la direction d'acteurs, particulièrement sidérante en ce qui concerne le petit Martin Stephens.

Les innocents est aussi célèbre pour le cadre à la fois élégant et inquiétant dans lequel se déroule l'action. Fruit du travail admirable de Wilfrid Shingleton (Le bal des vampires (1967) de Roman Polanski...), il nous propose un vaste manoir au plan complexe, dans lequel des escaliers en spirale s'élèvent vers de sombres greniers, et des couloirs interminables sont longés de puissantes portes noires derrière lesquelles se murmurent imperceptiblement de terribles secrets. Le salon et les pièces de vie sont ornés de lourds décors baroques, tandis que le jardin est peuplé de statues silencieuses, au centre desquelles trône celle d'un couple nu enlacé, que miss Giddens associera, peut-être à cause de sa seule névrose, aux amants maudits qui hantent, selon elle, cette propriété. Ce décor, qui rappelle les demeure luxueuses et inquiétantes de Deux mains, la nuit (1946) de Robert Siodmak et de La splendeur des Amberson (1942) d'Orson Welles, est superbement mis en valeur par le travail sur les éclairages réalisés par Freddie Francis, proposant un inquiétant et fantastique noir et blanc riche de nuances : dès l'arrivé de la gouvernante, un réseau d'ombres menaçantes se tisse autour d'elle, évoquant une toile d'araignée dans laquelle elle serait tombée en rentrant dans cette demeure. On note d'ailleurs que le motif de la toile d'araignée revient constamment dans le décor et dans la mise en scène de la première partie du métrage, comme pour nous faire partager l'angoisse du personnage arrivant dans cette maison peuplée d'inconnus et de mystères.

En ce qui concerne son style cinématographique, Les innocents emploie donc un noir et blanc restituant avec élégance les expériences expressionnistes du cinéma allemand des années 20 (Le montreur d'ombres (1923) de Arthur Robison...), et évoque ainsi les films noirs hollywoodiens de Robert Siodmak (Deux mains, la nuit, Les tueurs (1946)...), les ombres inquiétantes et raffinées des films d'épouvante de Jacques Tourneur pour la RKO (La féline (1942)...), et la réalisation inventive de Citizen Kane (1941) et La splendeur des Amberson d'Orson Welles. C'est aussi à Welles qu'on pense pour l'usage des plongées et contre-plongées, des gros plans et des jeux sur la profondeur de champs, transformant les enfants en inquiétants colosses dominant avec assurance les adultes. Par sa façon d'amener le spectateur à frissonner progressivement, en le soumettant à des éléments suggestifs habilement dosés (murmures, mélodie de boîte à musique...), puis de le terroriser par une surprise inattendue (la partie de cache-cache dans le grenier), Les innocents fait à nouveau penser aux films diaboliquement manipulateurs de Jacques Tourneur (La féline, L'homme-léopard (1943)...).

On peut pourtant reprocher à Les innocents d'être peut-être un brin trop froid dans la peinture de son atmosphère et l'analyse de ses personnages, créant, notamment, avec l'usage parfois un peu lourd d'un langage symbolique, une certaine distance entre les personnages et le spectateur. Néanmoins, il reste un film fort important, sciemment déstabilisant, proposant un récit dont la perversité et les ambiguïtés laissent encore mal à l'aise de nos jours. On note que la rigueur de sa psychologie, ses inventions formelles et sa manière de jouer avec ambiguïté sur la notion de fantastique (ce qui le classe aux antipodes des films de la Hammer, qui font toujours fonctionner les mythologies fantastiques au premier degré) en font un maillon incontournable reliant le Sueurs froides d'Hitchcock au Repulsion de Polanski. Il s'agit aussi du prédécesseur crucial de La maison du Diable (1963) de Robert Wise et du Shining (1980) de Stanley Kubrick. Les innocents, par sa manière élégante de présenter des enfants inquiétants, a sans doute inspiré Sixième sens (1999) de M. Night Shyamalan. Les autres (2001) d'Alejandro Amenabar (dont le titre fait référence à la manière dont miss Giddens désigne les fantômes dans Les innocents) est aussi très influencé par ce film. Il est à noter que Jack Clayton retournera au fantastique avec La foire des ténèbres (1983), d'après un roman de Ray Bradbury, et que Le tour d'écrou a été ensuite très souvent adapté au cinéma et à la télévision.

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