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En 1888, à Londres, un assassin étrangle et étripe des prostitués dans le quartier misérable de White Chapel. L'inspecteur O'Neil, aidé par un policier américain, mène l'enquête...



Le succès inattendu et international des oeuvres d'horreur gothiques de la compagnie britannique Hammer (Frankenstein s'est échappé ! (1957) et Le cauchemar de Dracula (1958) de Terence Fisher...) a fatalement donné des idées à la concurrence. Ainsi, les deux producteurs anglais Robert S. Baker et Monty Berman se sont rués sur ce créneau et ont proposé quelques oeuvres d'épouvante à la fin des années 1950. Ils en ont même réalisées certaines eux-mêmes, dont ce Jack l'éventreur, pour lequel ils emploient Jimmy Sangster, le scénariste le plus côté de la Hammer (Le cauchemar de Dracula...). On y retrouve quelques sympathiques comédiens de ce courant, tel Eddie Byrne (La malédiction des pharaons (1959) et L'île de la terreur (1966) de Terence Fisher, La guerre des étoiles (1977) de George Lucas...), Ewen Solon (Le chien des Baskerville (1959) et Les étrangleurs de Bombay (1960) de Terence Fisher...), John Le Mesurier (Le sang du vampire (1958) de Henry Cass, Le chien des Baskerville...).
Robert S. Baker et Monty Berman

Robert S. Baker commence comme assistant dès 1937, tandis que Monty Berman fait une carrière de chef-opérateur à partir de 1933. Leurs chemins se croisent en 1948, lorsqu'ils fondent ensemble leur compagnie : la Tempean film. Ils produisent de nombreuses oeuvres, dont ils sont parfois les réalisateurs (Melody club (1949) signé Berman et Black out (1950) de Baker...). Ils tournent avant tout de nombreuses Policiers. Leur réalisateur le plus productif n'est autre qu'un certain John Gilling (L'impasse aux violences (1959), L'invasion des morts-vivants (1966)...), sur Trois pas vers la potence (1954) ou 22. long rifle (1955) par exemple. Impressionné par les succès de la Hammer, ils décident de se tourner vers l'horreur en produisant en 1958 Le sang du vampire de Henry Cass, dans lequel un savant fou pratique des expériences horribles dans un asile d'aliénés. Puis, ils produisent The Trollenberg terror (1958), oeuvre de science-fiction dans laquelle un alien télépathe frappe en Suisse.

En 1959, ils financent leurs deux oeuvres les plus fameuses en s'inspirant de faits divers célèbres s'étant déroulés dans l'Angleterre du XIXème siècle : L'impasse aux violences de John Gilling reprend l'affaire des "résurrectionnistes" d'Edinburgh (deux hommes se livraient à des meurtres pour fournir des cadavres frais à un médecin étudiant l'anatomie) et, bien entendu, Jack l'éventreur, que Baker et Berman réalisent en tandem. Ils feront de même pour Les chevaliers du démon (1960), s'inspirant de clubs orgiaques et satanistes apparus en Europe à la fin du XVIIIème siècle.

Ensuite, ils se tourneront vers la télévision, où ils connaitront de gros succès en produisant la série TV Le saint avec Roger Moore (le James Bond de, entre autres, L'espion qui m'aimait (1977)...) . Robert S. Baker prolongera sa collaboration avec Moore en produisant la prestigieuse série Amicalement vôtre au début des années 70.

Jack l'éventreur, version 1959

Contrairement à la plupart des précédentes transpositions des méfaits de Jack l'éventreur à l'écran (souvent des adaptations du fameux roman The lodger écrit par Marie Belloc Lowndes, tels L'éventreur (1926) de Hitchcock ou Man in the attic (1954) de Hugo Fregonese...), ce Jack l'éventreur se distingue en tentant de proposer une retranscription réaliste de ce célèbre fait divers. Mais, la difficulté est qu'on ne savait pas encore grand chose de solide sur l'identité possible de l'assassin en 1959 (et il faut reconnaître qu'on est guère plus avancé aujourd'hui). Pourtant, deux faits semblent se détacher clairement : l'assassin a des connaissances d'anatomie assez pointues, et les victimes ne sont que des prostitués et des alcooliques vivant dans le quartier misérable de White Chapel. A partir de là, le scénariste Jimmy Sangster va proposer un mélodrame social, aussi âpre que réaliste. Comme L'impasse aux violences, cette oeuvre s'inspire donc d'un fait divers réel et dresse un portrait cru de la réalité historique, captée dans un noir et blanc sordide : en cela, ces deux productions se différencient nettement des oeuvres de la Hammer, qui traitaient dans des couleurs irréelles des sujets essentiellement fantastiques (vampires dans Le cauchemar de Dracula, momies dans La malédiction des pharaons...).

On apprécie dans Jack l'éventreur la restitution très réussie de l'atmosphère nocturne du quartier de White Chapel, avec ses ruelles étroites, ses pavés noirs et humides reflétant la faible lumière blanche des becs à gaz londoniens, tandis qu'un voile de brume gris rend imprécis notre perception de la ville et des silhouettes mystérieuses qui la traversent. Berman et Baker s'occupent eux-mêmes des éclairages et de la photographie du film, qui n'ont rien à envier aux belles compositions en Eastmancolor de Jack Asher pour la Hammer (Le cauchemar de Dracula...). Les décors urbains, rappelant parfois les classique Le golem (1920) de Paul Wegener, ou Double-assassinat dans la rue Morgue (1932) de Robert Florey, sont aussi une belle réussite pour le directeur artistique William Kellner (Noblesse oblige (1949) avec Alec Guiness, Soudain l'été dernier (1959) de Joseph L. Mankiewicz...). Mais, outre l'aspect sombre et inquiétant du paysage urbain, ce film explore aussi les aspects les plus pittoresques de ce quartier de Londres : on assiste à des numéros de cabaret, on rencontre de bruyants alcooliques dans les pubs chaleureux de la ville...

Jack l'éventreur frappe avant tout par la noirceur du portrait qu'il dresse de la société anglaise à la fin du XIXème siècle. Les meurtres y sont brutaux et fort sanglants, et des séquences à l'érotisme assez explicites (qui ne seront incorporées aux copies distribuées en France qu'à partir des années 1980) insistent, d'une façon cruelle et passablement complaisante, sur l'exploitation sexuelle des filles des quartiers pauvres par les riches gentlemen londoniensPendant ce temps, des politiciens complotent mesquinement pour faire tourner en leur faveur les évènements tragiques de White Chapel. Les médecins de l'hôpital sont des bourgeois pétris de préjugés de classe, de sexe (un d'eux refuse d'admettre que sa nièce s'occupe d'affaires sociales), voire de nationalité (le mépris affiché envers le policier américain). La foule de l'est londonien, lyncheuse, enlaidie et abrutie par les vices et l'alcool, n'est guère présentée avec plus d'indulgence.

Malgré son point de vue intéressant sur la société britannique et son superbe travail sur l'atmosphère gaslight, Jack l'éventreur déçoit par certains aspects de son scénario. Celui-ci, fastidieux et répétitif pendant sa première heure, ne parvient guère à captiver, tant il semble se contenter d'aligner les meurtres. Pendant ce temps, l'enquête policière stagne de façon assez banale. Qui plus est, le récit se perd parfois dans des digressions (les danseuses, le policier américain qui ne semble ici que pour attirer les spectateurs de sa nationalité...) nous éloignant de l'affaire de l'éventreur. Enfin, la révélation finale arrive de manière bien artificielle, sans que les enquêteurs, ou le spectateur, n'aient vraiment eu l'opportunité de se creuser les méninges pour découvrir l'assassin. La réalisation est tout de même moins réussie que celle de John Gilling dans L'impasse aux violences : les meurtres y sont moins originaux et moins efficacement rendus.

Si on regrette que le script ne soit pas à la hauteur du magnifique travail effectué sur l'atmosphère des rues londoniennes, ce Jack l'éventreur se laisse néanmoins suivre sans trop d'ennui. Sur le même thème, on peut pourtant lui préférer des versions postérieures, telles Sherlock Holmes contre Jack l'éventreur (1965) de James Hill, ou la longue fresque Jack l'éventreur (1988) de David Wickes, avec Michael Caine.

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