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Après l'incendie du moulin, le monstre a survécu et a fui dans la forêt. Le professeur Frankenstein, de son côté, veut abandonner ses recherches. Mais un étrange savant, le professeur Septimus, le pousse à reprendre son macabre travail.



La première moitié des années 30 à Hollywood a été d'une incroyable richesse en matière de cinéma fantastique. Aux premières réussites de la Universal (Dracula (1931) de Tod Browning, Frankenstein (1931) et L'homme invisible (1933) de James Whale, La momie (1932) de Karl Freund...), les compagnies concurrentes, entraînée par une saine émulation, ajoutèrent d'autres chef-d'oeuvres fabuleux qui vont asseoir la domination du cinéma américain en matière d'épouvante : Docteur Jeckyll et Mr. Hyde (1931) de Robert Mamoulian, La monstrueuse parade (1932) de Tod Browning, Les chasses du comte Zaroff (1932) de Irving Pichel et Ernest B. Schoedsack, L'île du docteur Moreau (1932) de Erle C. Kenton, Masques de cire (1933) de Michael Curtiz, King Kong (1933) Merian C. Cooper et Ernest B. Schoedsack... Pourtant, en 1935, la compagnie Universal connaît des difficultés économiques : elle décide alors de donner une suite à Frankenstein, son plus gros succès fantastique. Ce sera La fiancée de Frankenstein, qui réunit le cœur de l'équipe du premier film : James Whale est à nouveau le réalisateur (on note qu'entre L'homme invisible (1933) et La fiancée de Frankenstein, il a réalisé One more river (1934), un drame sentimentale) ; Jack Pierce améliore le maquillage du monstre et crée celui de la fiancée ; les excellents Colin Clive et Boris Karloff reprennent, respectivement, le rôle du professeur Frankenstein et de sa créature. Mais il y aussi de nouveaux venus. Ernest Thesiger (Une soirée étrange (1933) de James Whale...) joue le professeur Septimus. L'actrice Elsa Lanchester (La vie privée d'Henri VIII (1933) aux côtés de son époux Charles Laughton, Deux mains dans la nuit (1946) de Robert Siodmark...) incarne un double-rôle : non seulement elle interprète la fiancée monstrueuse (au générique, son nom est remplacé par un "?", comme pour Boris Karloff dans Frankenstein), mais elle joue aussi le rôle de Mary Shelley dans le prologue du film.
En effet, La fiancée de Frankenstein s'ouvre sur un prologue astucieux : on sait que Mary Shelley a commencé à inventer l'histoire de son roman Frankenstein ou le Prométhée moderne pour divertir Percy Shelley et Byron un soir d'orage. Ici, après s'être étonné qu'un conte aussi horrible ait pu être inventé par une délicate jeune femme, Byron réclame à l'écrivain la suite des aventures qu'elle avait commencées à lui conter. Elle accepte et narre l'histoire de la fiancée de Frankenstein. On remarque, au passage, que ce titre entretient une ambiguïté dans l'esprit du public : il est fréquent que les spectateurs mal informés confondent le professeur Frankenstein et sa créature tragiquement anonyme. Hors, ici, si il est bien question d'une fiancée, il s'agit de celle du monstre, et certainement pas de celle de Frankenstein !

On se souvient qu'à la fin de Frankenstein, la créature était supposée périr dans l'incendie spectaculaire d'un moulin, tandis que le professeur survivait, gravement blessé, à une chute terrible. Pourtant, on apprend que le monstre n'a pas péri dans ce drame, et qu'il est en assez bonne forme, puisqu'il commence le film en massacrant deux pauvres villageois ! Henry Frankenstein, de son côté, semble avoir renoncé à ses travaux dont le caractère impie le révulse désormais profondément. Pourtant, un nouveau personnage va faire son apparition. Le professeur Septimus, un autre savant décidé à concurrencer la création divine, veut faire travailler Henry à un nouveau projet blasphématoire : la création d'une femme. Profondément mauvais, dénué des scrupules qui hantaient Frankenstein, ce personnage méphistophélique saura le forcer, à l'aide d'un chantage odieux, à se remettre au travail. Si Frankenstein travaillait à partir de matières préexistantes (des cadavres) pour créer une vie nouvelle, Septimus emploie une méthode plus proche de la génétique actuelle : à partir d'une "graine", il parvient à créer des personnages humains de petite taille. La scène dans laquelle il présente ses petites créatures est d'ailleurs une merveille de charme et d'humour.

De même, si, dans Frankenstein, le savant et sa créature se partageaient à peu près équitablement les péripéties du récit, c'est maintenant la seule créature qui est la Star. Ce sont donc ses aventures qui vont ordonner la construction du récit. Aidé par un Boris Karloff au sommet de son génie, La fiancée de Frankenstein va humaniser en profondeur le monstre. On pense évidemment à la sublime rencontre entre la créature et un ermite aveugle. Dans cette séquence, inspirée par un épisode du roman de Mary Shelley qui avait été délaissé dans le premier film, cet ermite, incapable de connaître la laideur physique du monstre, l'accueille avec des mots de réconfort, lui offre l'hospitalité et un bon repas. Le monstre va alors passer du statut de bête immonde auquel l'ont confiné tous ceux qu'il a rencontrés auparavant, à celui d'être humain. Il apprend le langage des hommes, prend conscience des vertus de l'amitié, de la bienfaisance de la musique, et de la différence entre le bien et le mal. Ces scènes bouleversantes nous proposent d'assister à l'épanouissement d'une âme belle et simple. A elles seules, elles permettent à La fiancée de Frankenstein de trôner parmi les plus beaux films de l'histoire du cinéma.

Cette période de félicité ne va pas durer, et le monstre devra à nouveau fuir. Comme dans le roman de Mary Shelley, l'éveil de sa conscience s'est accompagné de douloureuses révélations : il comprend qu'il n'aura jamais sa place parmi les hommes et exige de Frankenstein qu'il lui crée une compagne, qui, affligée des mêmes origines que lui, saura le comprendre et acceptera sa présence et son amitié. Cette "fiancée" sera une nouvelle réussite spectaculaire du maquilleur Jack Pierce : autant le monstre était lourd et lent, autant sa compagne sera fine et parcourue de tics électriques. Mais, elle aussi repoussera le monstre : il comprendra alors, grâce à sa courageuse lucidité, qu'il doit retourner de lui-même parmi les morts et rétablir ainsi l'ordre naturel que les travaux de Frankenstein ont brisé. A sa toute fin, il versera tout de même une ultime et émouvante larme d'adieu à la vie.

La fiancée de Frankenstein est aussi une merveille visuelle. Bénéficiant d'un budget encore plus élevé que son prédécesseur, il dispose d'une large variété de somptueux décors de studios : forêt enchantée au milieu de laquelle coule une cascade délicate, vaste village, chambre à coucher très hollywoodienne de Henry Frankenstein, lugubre crypte... Et, bien sûr, le splendide laboratoire de Frankenstein, désormais garni d'une splendide collection d'arcs électriques, de tubes luminescents, d'antennes imposantes et de lourdes manettes et consoles de contrôle. La photographie du film est en permanence somptueuse et élégante, tout comme la réalisation fluide de James Whale. La séquence de la création de la fiancée a recourt à toute une batterie de cadrages et d'éclairages expérimentaux très réussis, inspirés par les mouvements artistiques d'avant-garde de l'entre deux-guerre (Bauhaus, expressionnisme cinématographique, constructivisme...).

La fiancée de Frankenstein est certainement une des plus grandes réussites du cinéma fantastique américain des années 1930, et vraisemblablement le chef d'oeuvre de la compagnie Universal et du réalisateur James Whale. Mariant maîtrise de la forme et sensibilité du propos, il offre à Boris Karloff son plus beau rôle. Malheureusement, il marque aussi le commencement d'un certain déclin de la compagnie Universal qui, constatant la bonne rentabilité de cette oeuvre, va s'orienter vers des solutions de facilité en multipliant les suites de Dracula (La fille de Dracula (1936)...), Frankenstein (Le fils de Frankenstein (1939)...) ou La momie (La main de la momie (1940)...). Financièrement judicieuse, cette orientation entraînera un appauvrissement de l'originalité des oeuvres. De plus, la mise en oeuvre, au cours des années 1930, du sévère code de censure, dit "code Hays", à Hollywood, combinée avec la censure protectioniste sévissant en Grande-Bretagne (très grande part de marché des films d'épouvante américains), va décourager les plus grandes compagnies américaines, comme Universal, de produire des films d'horreur entre 1936 et 1939.

Après ce film, James Whale ne travaillera plus pour le cinéma d'épouvante. Il commence par réaliser Cocktails et homicides (1935), une comédie macabre. Puis, pendant la seconde moitié des années 1930, il oeuvrera dans des genres variés, comme le film historique (L'homme au masque de fer (1939), David Garrick (1936)), la comédie musicale (Showboat (1936)), les drames judiciaires (Femmes délaissées (1938)...), le film d'aventures (L'enfer vert (1939)), ou même une adaptation hollywoodienne de Pagnol (Fanny (1938)). Il presévèrera aussi dans le genre qui l'avait lancé au début de sa carrière (Journey's end (1930) et Waterloo bridge (1931)...) : le drame de guerre. Ainsi, Whale réalisera Après (1937) (suite du célèbre A l'ouest rien de nouveau (1930) de Lewis Milestone), et They dare not love (1941) à propos de la seconde guerre mondiale : dans ce dernier film, on remarque la présence de Peter Cushing, qui sera appelé à devenir le plus célèbre des professeurs Frankenstein de l'histoire du cinéma grâce à la série des films Hammer amorcée par Frankenstein s'est échappé ! (1957) ! James Whale sera définitivement écarté des studios en 1949, et se suicidera en 1957.

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