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Walter Craig arrive dans une maison où il rencontre cinq personnes inconnues. Il a l'impression d'avoir déjà vécu cette situation dans un rêve. Amusés par son comportement, ses compagnons se mettent à raconter des anecdotes étranges qui leur sont arrivées...



On a souvent tendance à penser que le cinéma fantastique des années 30-40 n'est qu'une spécialité américaine. Mais c'est oublier que la Grande-Bretagne, où les films d'épouvante hollywoodiens connaissaient de beaux succès, a aussi fourni son lot de classiques à ce genre. Ainsi, Les temps futurs (1936) de William Cameron Menzies, d'après H. G. Wells, est une oeuvre de science-fiction qui annonce la grande vague de ce genre en Amérique dans les années 50. On peut encore citer le merveilleux film d'aventure fantastique Le voleur de Bagdad (1940), projet très ambitieux produit par Alexandre Korda, et qui a mobilisé pas moins de six réalisateurs différents, dont Michael Powell (Le voyeur (1960)...). Ce dernier offrira au fantastique britannique quelques unes de ses plus fameuses réussites : Une question de vie ou de mort (1946), les ballets de Les chaussons rouges (1948)... Au cœur de la nuit s'inscrit indéniablement dans cette tradition prestigieuse. Il s'agit d'un film à sketchs, procédé narratif déjà exploité dans le cinéma fantastique allemand des années 20 (Le cabinet des figures de cire (1923) de Leo Birinsky et Paul Leni, Les trois lumières (1921) de Fritz Lang...), mais qui ne connut pas une grande fortune aux États-Unis pendant les années 30.
Les sketchs d'Au cœur de la nuit sont reliés entre eux par les discussions a priori ordinaires de six personnes réunies dans une maison. Réalisés par Basil Dearden, ces transitions parviennent, sous une apparence anodine, à laisser suinter une inquiétude réelle. Les convives rassemblés vont, à travers des anecdotes qu'ils affirment avoir vécu, tenter de convaincre un psychiatre pragmatique de l'existence de faits inexplicables et fantastiques, tels que les spectres ou la prescience.

Le coureur automobile est le premier de ses récits. Il est aussi réalisé par Basil Dearden, qui débuta dans les années 1940 et œuvra dans des domaines aussi variés que le récit policier (Opération Scotland Yard (1959)...), l'espionnage (Double masques et agents doubles (1965)...) ou le film de guerre à grand spectacle (Khartoum (1966)...). Cette histoire insolite et courte donne bien le ton de cette anthologie : après un accident de voiture, un homme est convaincu qu'il a eu une vision prémonitoire qui lui a permis d'éviter la mort... On parle ici de l'impression étrange de "déjà vu", que de nombreux spectateurs ont pu ressentir, et qui révèle comment l'imaginaire et l'inconscient peuvent subitement faire basculer la réalité quotidienne dans le domaine de l'étrange. La bizarrerie est introduite en finesse (le plan sur le rideau), avec une délicatesse que n'aurait pas renié Jacques Tourneur (La féline (1942)...). Toutefois, ce sketch peut sembler un peu trop court et évident.

La fête de noël est peut-être le plus beau passage d'Au cœur de la nuit. Il est l'oeuvre de Alberto Cavalcanti, réalisateur né au Brésil, qui a longtemps travaillé en France (Rien que les heures (1925)...) avant d'aller en Grande-Bretagne. Le récit évoque habilement la manière dont l'imaginaire peut donner une vie surnaturelle à des lieux. Alors qu'elle joue à cache-cache dans la maison de ses amis, une petite fille rencontre le spectre d'un enfant assassiné. Décors baroques, prises de vue biscornues, richesse des contrastes : cette fois, c'est à La maison du diable (1963) de Robert Wise que la réalisation virtuose fait penser. Mais la délicatesse avec laquelle ce conte traite des rapports entre l'enfance et la mort évoque aussi les meilleurs moments de Sixième sens (1999) de M. Night Shyamalan. C'est magnifique.

Le miroir hanté de Robert Hamer (dont on connaît surtout la fameuse comédie Noblesse oblige (1949) avec Alec Guiness) joue sur la façon troublante qu'ont les miroirs de ne pas toujours refléter fidèlement la réalité, et sur la manière dont les objets peuvent s'imprégner durablement d'évènements dans lesquels ils ont été impliqués. Ainsi, une femme offre à son fiancé vaniteux un miroir qui ne reflète pas le lieu où il se trouve, mais une autre pièce... Hélas, malgré sa bonne idée de départ, l'histoire traîne un peu.

Les joueurs de golf, d'après un récit de H. G. Wells, est une fantaisie fantastique et truculente, qui ne se veut guère plus qu'une petite récréation et met en évidence le potentiel comique, et non seulement effrayant, des contes fantastiques. Réalisé par Charles Crichton (spécialiste de la comédie britannique, avec, par exemple, le triomphe international de Un poisson nommé Wanda (1988) avec John Cleese...), il raconte comment un golfeur-tricheur ne parvient pas à se débarrasser d'un ange venu le sermonner, même au cours de sa nuit de noces. C'est amusant, sans plus.

Le mannequin du ventriloque d'Alberto Cavalcanti est certainement le sketch le plus célèbre de cette anthologie. Un ventriloque (Michael Redgrave (Une femme disparaît (1938) d'Alfred Hitchcock... ) est persécuté par sa marionnette, apparemment douée d'une personnalité propre. Là aussi, à travers un cas de schizophrénie pathétique (mais en est-on bien sûr ?), le récit démontre comment l'imagination humaine est capable de donner une personnalité à un objet dénué de vie.

Après ce dernier sketch, on assiste à la conclusion terrible et purement fantastique des séquences de liaison. Comme tout film à sketch, Au cœur de la nuit est légèrement inégal, mais la qualité exceptionnelle de Le mannequin du ventriloque et La fête de noël, ainsi que le bonne tenue générale du reste du métrage en font une oeuvre réussie. Si le style élégant de ces histoires évoque certains films fantastiques prestigieux des années 40 (La féline, Le portrait de Dorian Gray (1945) d'Albert Lewin...), la structure ramassée de ses histoires, se concluant toujours par une chute drôle ou glaçante, annoncent surtout les séries TV telles que Alfred Hitchcock présente... (à partir de 1955) et La quatrième dimension (à partir de 1959), ainsi que les BD d'épouvante d'E.C. Comics publiées dans les années 50.

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