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Par Christophe Thill

S'il est un auteur chez qui les livres maudits et autres manuscrits maléfiques tiennent une très grande place, c'est bien l'Américain Howard Phillips Lovecraft (1890-1937), maître de la nouvelle fantastique et créateur de l' "horreur cosmique".
Prenant le relais d'un répertoire classique un peu fatigué (vampires, loups-garou, démons et autres revenants, sans oublier le proto-gore d'Edgar Allan Poe) cette forme bien particulière d'horreur repose sur d'incroyables révélations quasi science-fictionnesques concernant le lointain passé de la Terre et de l'univers. On y apprend par exemple que notre planète était autrefois sous la domination d'entités extra-terrestres monstrueuses aux pouvoirs quasi-divins ; ces "Grands Anciens" auraient même créé l'Homme, "par plaisanterie ou par erreur". Voilà qui ne s'accorde guère avec notre traditionnel orgueil démesuré, celui d'une humanité se prenant pour le couronnement de la création divine ou le sommet d'une évolution conçue, à la manière du XIXe siècle, comme progrès. Il est donc logique que les livres dans lesquels tous ces secrets sont plus ou moins dévoilés n'aient jamais été tenus en grande estime au cours des siècles. Dénoncés comme blasphématoires et brûlés (parfois en compagnie de leurs auteurs) en des temps plus intolérants, ils sont plutôt traités par la dérision en nos époques rationalistes, et considérés comme les divagations d'esprits farfelus, voire carrément malades.
Chez Lovecraft, le livre maudit, c'est donc celui dans lequel on apprend sur ce qui nous entoure des choses qui auraient mieux fait de rester ignorées ; c'est un point de contact entre le quotidien prosaïque et une incroyable réalité sous-jacente, entre le monde de l'homme et celui des Grands Anciens, entre l'ordinaire et le fantastique.
On sent déjà qu'il est possible de distinguer, au sein de cette bibliothèque maudite, plusieurs catégories de livres qui se différencient par la manière dont fut mis sur pied leur contenu :

1. L'inspiration



Un artiste, un poète reçoit rêves et visions, soit directement d'un Grand Ancien(Le cauchemardesque et tentaculaire Cthulhu est coutumier de ce genre de choses : voir la nouvelle "L'Appel de Cthulhu".), soit sous l'influence d'un lieu, d'un objet qui est lié à ces êtres. L'exemple essentiel est bien sûr le Necronomicon, cet ouvrage si fascinant qu'un grand nombre de gens désirent toujours croire à son existence réelle, et persistent à vouloir consulter l'exemplaire censément détenu par la British Library...
Vers l'an 730, le poète yéménite Abdul Alhazred (lui-même issu de l'imagination de Lovecraft) aurait séjourné seul au coeur du désert, dans les ruines de l'antique Irem, la Cité des piliers. Là, il aurait reçu des visions, qu'il aurait plus tard rassemblées en un gros volume au titre évocateur : Al-Azif, terme désignant un bruit réellement produit par le crissement des grains de sable ou celui des ailes de certains insectes, mais que l'on prenait pour le hurlement des démons. Sur le contenu exact du livre, il est peu de certitudes : Lovecraft en donne quelques citations, mais aucun plan d'ensemble. Il est permis de penser qu'il s'agit d'un texte assez décousu, souvent sibyllin, entrecoupé de dessins et de passages en vers.
À ce grand classique on peut adjoindre un représentant de l'avant-garde littéraire de la fin du XIXe siècle : Le Roi en jaune (The King in Yellow), pièce de théâtre symboliste décrite par Robert W. Chambers dans le recueil de nouvelles du même nom, paru en 1895, et qui impressionna fortement Lovecraft lorsque ce dernier le lut en 1926. Suivant l'idéal des disciples de Baudelaire et de Maeterlinck (auteur que Chambers connaissait bien et dont il s'est visiblement inspiré), l'auteur inconnu de la pièce a concentré dans son oeuvre la quintessence de la beauté artistique, mais en y mêlant une telle dose de cynisme et de cruauté que les lecteurs sombrent généralement dans une folie autodestructrice.
Tout aussi "baudelairien" est le recueil Le Peuple du monolithe de Justin Geoffrey, poète visionnaire mort à l'asile à l'âge de vingt-huit ans ; on y trouve de nombreuses mentions de lieux maudits et de créatures terrifiantes. Le livre et son auteur sont des créations de Robert E. Howard qui les introduit dans sa nouvelle "La Pierre noire", mais Lovecraft y fait allusion dans "Le Monstre sur le seuil". Geoffrey y est l'ami et correspondant du héros de cette histoire, Edward Derby, lui-même poète et auteur d'un autre recueil du même genre, Azathoth et autres horreurs.

2. La recherche occulte



Le grimoire dans lequel un sorcier consigne le résultat de ses expériences plus ou moins interdites est un artifice littéraire bien antérieur à Lovecraft. Le manuscrit Sigsand, dont William Hope Hodgson arme son héros Carnacki "le détective de l'occulte" pour sa lutte contre les fantômes, en est déjà un exemple. Lovecraft lui-même a créé Ies Sept livres cryptiques de Hsan, traité de magie originaire de la Chine antique. Les auteurs du "cercle lovecraftien" en ont inventé des douzaines : on doit à Clark Ashton Smith le Livre d'Eibon, oeuvre d'un magicien de l'antique Hyperborée(On le rencontre même dans un film d'horreur totalement étranger à l'héritage lovecraftien : L'Au-delà de Lucio Fulci.), ainsi que le Testament de Carnamagos, du nom d'un devin cimmérien ; à Robert Bloch, De Vermis Mysteriis, ou Les Mystères du Ver, du sorcier flamand Ludvig Prinn ; à Bloch encore(Et non à August Derleth, dont le comte était cependant un ancêtre réel (et bien inoffensif).), Le Culte des goules du comte d'Erlette, aristocrate dévoyé de la cour de Louis XV... On peut en rapprocher le "Livre noir" de Friedrich von Junzt, le Unaussprechliche Kulten inventé par Robert E. Howard, ami de Lovecraft et créateur de Conan le Barbare. Plus investigateur que savant, von Junzt entreprit, dans les premières décennies du XIXe siècle, un voyage à travers le monde à la recherche des sectes les plus étranges et des rites les plus horribles ; son livre en est le résultat, de même que le Ghorl Nigral de son ami Gottfried Mülder, inventé, lui, par un jeune correspondant de Lovecraft, Willis Conover.

3. Le témoignage direct



Il est enfin certains livres d'une grande rareté qui sont eux-mêmes l'oeuvre d'un peuple antique, voire d'une race pré-humaine, et contiennent souvent des informations de première main sur les Grands Anciens. Helena Blavatsky, fondatrice de la théosophie, affirmait que son Livre de Dzyan lui avait été dicté en rêve, dans la mystérieuse langue senzar, par des êtres originaires de Vénus, et Lovecraft l'intégra à sa fiction sous le titre de Stances de Dzyan. Chez HPL lui-même, les Manuscrits pnakotiques(Voir notamment "Polaris" et "Les Autres Dieux".), dont certaines parties sont "trop anciennes pour être déchiffrées", sont un exemple de ce type d'ouvrage. Son correspondant Richard F. Searight, lui, inventa les tessons d'Eltdown (Eltdown Shards) qu'il fit intervenir dans plusieurs nouvelles ; le nom de ces éclats de poterie est une référence voulue à l'homme de Piltdown, fossile humain qui passait pour extrêmement ancien mais n'était en fait, comme on le découvrit plus tard, qu'une supercherie. On rencontre chez Clark Ashton Smith des tablettes triangulaires couvertes de hiéroglyphes, laissées par les hommes-serpents de Valusie dont la civilisation a précédé l'humanité ; chez Derleth, le Texte de R'lyeh, le Manuscrit de Ponape et les Fragments de Celaeno ; chez Duane Rimel, les Chroniques de Nath qui, bien que publiées en 1653 par l'Allemand Rudolf Yergler, sont bel et bien une histoire "à chaud" d'une civilisation antique et mystérieuse ; chez Henry Kuttner, le Livre de Iod où l'on trouve l'essentiel de l'information sur les divinités créées par cet auteur, comme Iod, Vorvadoss ou Zulchequon...

Notons que Lovecraft, comme d'ailleurs certains de ses amis, prenait souvent plaisir à intégrer à son univers fictionnel des livres qu'il n'avait pas lui-même inventés. À côté de ceux créés par Smith ou Howard, ainsi que des stances théosophiques et pseudo-vénusiennes déjà mentionnées, viennent prendre place dans ses histoires des ouvrages réels auxquels il s'amuse souvent à donner une aura plus maléfique que nature. Parmi ces livres non imaginaires figurent un certain nombre d'oeuvres d'alchimistes de l'époque classique, comme Borellus dont une citation joue un si grand rôle dans "L'Affaire Charles Dexter Ward". Dans d'autres nouvelles, on rencontre la Stéganographie de l'abbé Trithemius, Images du Monde de Gauthier (en réalité Gossuin) de Metz ou encore Magnalia Christi Americana, recueil des sermons du prédicateur puritain Cotton Mather.

A la suite du cercle lovecraftien, les imitateurs qui inventèrent le genre littéraire appelé "Mythe de Cthulhu" se livrèrent à leur tour au petit jeu consistant à mentionner des livres aussi inquiétants qu'imaginaires, et la bibliothèque maudite subit une inflation démesurée. Brian Lumley apporta son Cthaat Aquadingen (grimoire ancien décrivant d'étranges habitants des mers), ses Fragments de G'harne (du nom d'une ville perdue située au coeur des forêts de l'Afrique équatoriale) et les Notes sur le Necronomicon de Joachim Feery ; Lin Carter, les Tablettes de Zanthu, écrites par un sorcier muvien ; Ramsay Campbell, les Révélations de Glaaki ; Eddy C. Bertin, Von Denen Verdammten de Kazaj Heinz Vogel (dans sa nouvelle "Obscur est mon nom")... On le conçoit, s'il est déjà difficile de lister tous les récits se rattachant à cette mouvance, il est encore plus fastidieux d'énumérer tous les ouvrages maudits qui y sont cités. Certains possèdent parfois suffisamment de force évocatrice pour être repris par d'autres auteurs et faire leur apparition dans d'autres histoires. Cependant, aucun de ces nouveaux venus ne pourra évidemment rivaliser avec ces grandes créations que sont le Necronomicon, le Livre d'Eibon et quelques autres, dont le nom, utilisé à bon escient, saura toujours nous arracher quelques frissons, sinon de terreur, du moins d'excitation...

Références :
Daniel Harms, Encyclopedia Cthulhiana, Chaosium, 1998 (2e éd.)
Denis Labbé, "Les références littéraires de Lovecraft", dans H. P. Lovecraft - Le Maître de Providence, Naturellement (coll. "Forces obscures"), 1999.
H. P. Lovecraft, Oeuvres (3 vol.), Robert Laffont, 1991.
Joan C. Stanley, Ex Libris Miskatonici, Necronomicon Press, 1993. Version française dans Le Bulletin de l'Université de Miskatonic n° 5, mars 2001 (traduction : Jacky Ferjault).
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