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Notes et transcription : chris-@-cinebis.org">Christophe Thill

Propos du samedi par André Billy
LOVECRAFT : EDGAR POE DU XXE SIÈCLE

L'article est illustré d'une photo légendée "ED. PH. LOVECRAFT".

QUI a donc été ce Lovecraft, que Planète, la nouvelle et originale revue dirigée par Louis Pauwels et qui semble avoir été créée tout exprès pour tenir en alerte la curiosité éveillée par Le Matin des magiciens, qualifie de "grand génie venu d'ailleurs" ? La notice de Jacques Bergier, en marge de laquelle il est dit que la littérature a fait faillite, ce qui n'est peut-être pas exactement vrai, mais le sera au siècle prochain si les choses de ce monde continuent d'aller de ce train, nous ôtant dans notre tombe tout possible regret de l'avoir quitté, la notice de Bergier, dis-je, m'a donné envie d'en savoir davantage sur Lovecraft. J'avais lu Démons et Merveilles, des nouvelles de lui publiées par Pauwels. Elles relèvent du réalisme fantastique, le seul réalisme digne de la grandeur de l'univers, dit Bergier, appréciation fort inégale à cette grandeur-là dont aucun réalisme, même fantastique, ne peut donner qu'une idée parfaitement dérisoire. Mais on consent qu'en effet le mérite de Lovecraft soit d'avoir conquis pour l'imagination humaine des domaines où elle ne s'était jamais aventurée. Malade, pauvre, émigré par la pensée dans le dix-huitième siècle américain [1], il n'a guère quitté sa maison de Providence (Rhode Island) [2]. Parce que les éditeurs refusent d'imprimer sa prose, qui leur paraissait avoir été écrite par un Martien, il gagnait fort mal sa vie à récrire celle des autres. Cela se passait autour de 1930. Aujourd'hui, il existe à l'université de Virginie un groupe d'études lovecraftiennes et un exemplaire de L'Etranger [3] se paie cinq cent dollars quand on le trouve.

Un nouvel Edgar Poe, en somme, et que les Etats-Unis ont méconnu de son vivant comme ils avaient méconnu le premier.

Voici des renseignements biographiques que je me suis procurés sur lui.

Edward [4] Philippe [5] Lovecraft naquit le 20 août 1890 à Providence. Ses parents étaient anglais [6]. Son père, qu'il n'a guère connu, mourut paralysé à l'hôpital. Sa mère n'eut que peu d'influence sur sa formation [7]. Il savait lire à l'âge de deux ans, écrire à cinq. A dix, il avait un laboratoire de chimie. A quinze, il éditait un petit journal d'astronomie. A seize, il donnait dans une feuille locale un article tous les mois sur l'astronomie et il avait déjà écrit des contes, d'une noirceur gothique, dont deux parurent dans des magazines d'amateurs. Après la mort de sa mère, en 1921, c'est-à dire à trente et un ans, il essaye sans y réussir de gagner normalement sa vie, mais il fut réduit à vivoter en révisant les contes et les articles de ses confrères. C'est lui qui récrivit les mémoires de Robert Houdin [8].

Il se maria en 1924 avec Sonia Greene, femme d'affaires dont le caractère était tout le contraire du sien. Modiste dans la Ve Avenue, elle essaya de lancer Lovecraft, mais dut y renoncer. Il était timide. Il ne voulait à aucun prix écrire pour le public, ni qu'on fit de la publicité sur son nom. L'année même de leur mariage, les Lovecraft se séparèrent ; ils divorcèrent deux ans après [9].

Revenu à Providence, Lovecraft ne quitta plus sa ville natale que pour de rares voyages [10] dans le Sud. Il consacrait ses loisirs à entretenir une abondante correspondance avec ses amis, en particulier avec Jacques Bergier [11]. Il mourut d'un cancer en 1937.

A ce moment, il était totalement inconnu, aucun journaliste n'avait franchi à Providence le seuil du 66, College Street pour l'interviewer, et pourtant, depuis 1923, tout l'essentiel de son oeuvre avait déjà paru dans Weird Tales, revue qui vécut de 1923 à 1953 et qu'il est difficile de définir. C'était un bizarre mélange d'infantilisme et de mauvais goût, mais il y régnait une intuition extraordinaire. Weird Tales découvrit Meyrinck [12], Talbot Mendy [13], Merrick [14], Ray Bradburry [15], Tennessee Williams et d'autres écrivains par dizaines, entre autres Lovecraft. Elle payait très mal, et l'oeuvre de ce dernier, à l'exception de La Couleur tombée du ciel, des Montagnes hallucinées et de Dans l'abîme du temps, publiées dans un magazine de science-fiction, ne lui rapporta presque rien. Pourtant, de grands critiques, que n'avait pas rebutés l'horrible présentation de Weird Tales, avaient essayé d'attirer l'attention sur Lovecraft. O'Brien, qui publie tous les ans une liste des meilleures nouvelles parues dans les revues, signala par deux fois celles de Lovecraft, avec une triple étoile [16], et à ce propos, puisque de temps à autre un effort est tenté chez nous pour rendre à la nouvelle sa vogue du temps de Maupassant, pourquoi n'userait-on pas d'un procédé analogue ? Ce n'est pas que j'en espère un résultat extraordinaire, mais sous une forme ou une autre ce serait à tenter. Dès 1928, Dashiell Hammett, le père du roman policier moderne, qui vient de mourir après avoir fait un long séjour en prison pour avoir refusé de dénoncer les membres de sa cellule communiste, publia, en le signalant particulièrement, un conte de Lovecraft dans une anthologie. Des critiques autorisés, tels qu'Edmond Wilson [17] et Hector Bollito [18], louèrent également Lovecraft. Malgré cela, aucun éditeur n'eut l'idée de le publier. Chez nous, en 1936, Jacques Bergier n'eut pas plus de succès avec un recueil de contes découpés dans Weird Tales [19]. Si l'oeuvre de Lovecraft a fini par venir au jour, elle le doit entièrement à un de ses amis et disciples, l'Américain August Derleth, qui, en 1940, imprima à ses frais L'Etranger et d'autres [20]. Pendant la guerre, il eut la chance de faire accepter Lovecraft dans une collection de volumes distribués gratuitement aux soldats [21]. Beaucoup de ces livres furent lus par des éditeurs et des critiques et, dès 1945, Lovecraft fut abondamment réédité. Le moindre conte, le moindre fragment de lui est imprimé, réimprimé et commenté. On recherche ses sources, on discute des influences qu'il a pu subir. Une légende s'est formée que Jacques Bergier s'applique à démentir [22]. Lovecraft ne fut pas un initié. Il ne croyait pas à l'occultisme, non plus qu'à aucune religion, il était un matérialiste convaincu. Il n'eut accès à aucun enseignement inconnu, à aucune doctrine secrète. Toute sa documentation provenait de livres accessibles à tous que sa grande culture lui avait permis de digérer, arrivant ainsi à des rapprochements auxquels personne n'avait jamais pensé. Toutes ses références sont exactes. Il n'en a inventé qu'une, Le Livre maudit [23], encyclopédie du Mal, rédigée par un Arabe imaginaire, Abdul Alhazred. Lovecraft mit tant de soins à l'inventer que le British Museum continue à recevoir de nombreuses demandes de prêt [24] pour ce Livre Maudit ou l'Infernal Necronomicon, écrit à Damas en 730, traduit en grec en 950 par Théodore Philétas, brûlé en 1050, traduit en latin en 1228 par ordre du pape Grégoire IX et traduit finalement en anglais par le magicien John Dee. La mythologie imaginée par Lovecraft autour du Necronomicon fait paraître bien pâles la plupart des mystifications littéraires. C'est d'ailleurs la première fois que les dernières acquisitions de la science se trouvent incorporées dans une immense et terrible épopée cosmique.

Lirons-nous un jour Le Livre maudit de Lovecraft ?

Hypnos, la nouvelle de Lovecraft dont Pauwels et Bergier donnent une traduction dans Planète, situe l'auteur dans la meilleure tradition de Poe et de Baudelaire, cité d'ailleurs en épigraphe par Lovecraft : "A propos du sommeil, cette sinistre aventure de toutes nos nuits, nous pouvons dire que les hommes vont se coucher chaque jour avec une audace qui serait incompréhensible si nous ne savions qu'elle est le résultat de l'ignorance du danger."

Dangereux, le sommeil ? Baudelaire ignorait-il donc le supplice de l'insomnie ?
André Billy, de l'Académie Goncourt.
Le Figaro Littéraire, 28 octobre 1961, p. 4.


Notes :

1. "Anglo-américain" serait plus exact. Retour

2. Echo de la préface de Bergier et de la légende forgée par celui-ci. On sait que Lovecraft adorait voyager et ne s'en priva pas, visitant toute une portion de la côte Est des Etats-Unis, de la Floride jusqu'à Québec. Pas mal pour un reclus. Retour

3. Il ne s'agit évidemment pas du roman de Camus mais de The Outsider and Others, le tout premier recueil publié par Arkham House qui est effectivement devenu une pièce de collection hors de prix. Il est curieux que Billy n'utilise pas le titre Je suis d'ailleurs alors que le recueil de ce nom était déjà paru depuis plusieurs mois. Retour

4. Sic pour Howard. Retour

5. Sic pour Phillips. Retour

6. Ils étaient en fait américains. Retour

7. Tout dépend ce qu'on entend par "formation". Au sens scolaire, c'est exact. Par contre, la mère de Lovecraft a eu une influence déterminante sur la formation de son caractère, en particulier ses complexes.Retour

8. Il s'agit de Harry Houdini, "le maître du mystère", illusioniste américain et véritable star dans les années 10-20, et non du magicien français du XIXe siècle Robert Houdin. Lovecraft ne révisa pas les mémoires de Houdini mais il écrivit Prisonnier des Pharaons qui fut publié sous le nom de celui-ci. Il travaillait à un autre projet similaire, un pamphlet contre l'irrationnalisme intitulé The Cancer of Superstition, mais la rédaction en fut interrompue par le décès du magicien. Retour

9. Ils divorcèrent en 1929, c'est-à dire cinq ans après et non deux. Retour

10. Encore la légende du reclus. Voir note 2. Retour

11. Il n'existe aucune preuve que Lovecraft ait réellement correspondu avec Bergier et il est assez risqué de se fier aux dires de celui-ci, connaissant son imagination débordante. En tous cas ce "en particulier" est en trop là où un "peut-être" aurait suffi. Retour

12. A ma connaissance Gustav Meyrink n'a jamais été publié dans Weird Tales. Retour

13. Sic pour Mundy. Retour

14. Sic pour (sans doute) Abraham Merritt, dont je ne crois pas qu'il ait été publié dans WT lui non plus. Retour

15. Sic pour Bradbury. Retour

16. Dans sa bibliographie annuelle Best Short Stories, Edward J. O'Brien décerne une étoile en 1924 à L'Image dans la maison déserte et trois étoiles en 1928 à La Couleur tombée du ciel. Retour

17. En réalité l'article d'Edmund Wilson "Tales of the Marvellous and the Ridiculous" dans le New-Yorker (1945) démolissait complètement Lovecraft, avec la célèbre affirmation : "La seule horreur qu'on y trouve est celle de la mauvaise littérature et du mauvais goût. Lovecraft n'est pas un bon écrivain." Par la suite Wilson ne tempéra que très peu son opinion. Retour

18. Il s'agit de William Bolitho, critique au New York World, qui consacra un article assez élogieux à Lovecraft en 1930. Retour

19. Je n'ai trouvé aucune trace de cette histoire de découpages. Retour

20. The Outsider and Others. Voir note 3. Retour

21. Non pas pendant la guerre, mais juste après, puisque c'est en 1946 que The Dunwich Horror and Other Weird Tales, un recueil de 12 nouvelles, fut imprimé par le service des éditions de l'armée américaine et distribué aux soldats stationnés en Europe (non pas gratuitement, mais au prix de 49 cents le volume). Retour

22. C'est faux. Même si Bergier qualifiait Lovecraft et son oeuvre de "matérialistes", nul ne fit plus que lui pour accréditer l'idée que "tout ça est peut-être vrai" et que Lovecraft avait dû être en contact avec quelque chose d'étranger à cette planète. Retour

23. Si Lovecraft qualifia fréquemment le Necronomicon de "maudit", "interdit", "abhorré" etc., il ne le désigna jamais comme Le Livre maudit ou L'Infernal Necronomicon. Cette expression provient directement de la préface de Jacques Bergier à La Couleur tombée du ciel. Retour

24. Encore une anecdote tirée de Bergier (voir note 22), la British Library devenant au passage le British Museum et les demandes d'information, des demandes de prêt (comme si les bibliothèques prêtaient les livres rarissimes datant du Moyen-Age). Retour
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