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Notes et transcription : chris-@-cinebis.org">Christophe Thill

ICI ON DÉSINTÈGRE !
(Chronique des livres - Rubrique "Fantastique")

Sous le titre Démons et Merveilles, dans leur nouvelle collection "Lumière Interdite", les Editions des Deux-Rives nous offrent un curieux cycle de quatre nouvelles de Lovecraft indûment baptisé "roman". Lovecraft a des admirateurs et des détracteurs également passionnés ; les uns et les autres trouveront ici des raisons supplémentaires de s'ancrer dans leur jugement (en attendant le quatrième recueil de ses oeuvres, prévu par Denoël [1]). Pour moi, qui me range parmi les premiers cités, ce volume comprend un récit que je considère certainement comme le chef-d'oeuvre de l'auteur : A travers les portes de la clé d'argent. C'est ce récit, avec les deux autres qui le précèdent, qui forme le véritable cycle, et cette première moitié du livre suffira à combler les amateurs. Malheureusement, il en reste un quatrième, qui tient à lui seul toute la seconde moitié... et on se demande par quelle aberration l'éditeur en a jugé la publication opportune, car c'était peut-être le seul de tous les Lovecraft qui méritait de ne pas être exhumé !

A cet inconvénient s'en ajoute un autre. Je connaissais en anglais les trois premières histoires et les avais trouvées admirables dans leur langue d'origine. Or, j'ai souvent été sur le point de les juger illisibles dans la traduction qu'on nous en propose... Lovecraft n'a décidément pas de chance avec ses traducteurs. Aux maladresses et aux impropriétés de Jacques Papy [2] succèdent la lourdeur et la platitude de Bernard Noël. Papy parvenait cependant à sauvegarder l'atmosphère, tandis que Noël, lui, l'annihile complètement. Lovecraft n'est pas ce qu'on appelle un styliste, sa démesure fait éclater toute rigueur, mais son génie de visionnaire illumine sa prose. A cette prose torrentielle, charriant les mots comme des comètes, il est pénible de voir substitué ce langage rocailleux qui ahane à suivre le trajet. Où il fallait un souffle épique, on a une sécheresse terre-à-terre. Ceci est d'autant plus irritant que la traduction, par ailleurs, est d'une fidélité mathématique au texte [3] ; en somme, c'est un excellent mot à mot. Mais que n'a-t-on embauché un rewriter ! Je souhaite, toutefois, que la comparaison me rende difficile et que les lecteurs dépourvus de ce critère ne soient pas gênés comme moi. Mais ne croyez pas que j'exagère et que je suis injustement sévère. Ainsi, voici un exemple entre cent, pour l'édification des anglicistes. J'ai dit que la traduction de M. Noël était un mot à mot, c'est-à dire qu'elle l'est jusqu'au contresens. Et comme preuve, je me fais un plaisir d'épingler la plus ahurissante bourde que j'aie jamais vue sous la plume d'un traducteur : page 21, pour traduire so long qui veut dire "adieu", M. Noël écrit littéralement... "si long" ! Ce qui donne cette phrase énorme : "Si long, Carter, je ne vous reverrai plus" ! (Textuel et sans commentaires !).

Voici donc ce livre : mal fagoté, mal attifé, mi-partie décevant. Comprendra-t-on que je lui choisisse malgré tout une place d'honneur sur mes rayons ? J'ai dit pourquoi (à cause de ce long récit intitulé A travers les portes de la clé d'argent). Les deux premières histoires : Le Témoignage de Randolf Carter et La Clé d'argent, bien qu'excellentes, ne peuvent avoir qu'une valeur de repoussoir. Relativement courtes, elles ne font que préparer les thèmes et le climat qui seront intensifiés dans la troisième, clé de voûte du recueil. La première vaut néanmoins par son contexte d'horreur purement subjective, ce qui est exceptionnel chez Lovecraft. Le manque d'unité entre les trois s'explique par le fait qu'elles ont été écrites pour des parutions séparées en magazine (et sans idée préconçue de continuité au départ).

Dans A travers les portes de la clé d'argent, ensuite, Lovecraft semble renverser les barrières de l'imagination pour nous entraîner plus loin qu'il n'a jamais été dans ses reconstructions forcenées de l'univers. On éprouve à lire ce récit le même sentiment de vertige qu'avec Dans l'abîme du temps ou Les Montagnes hallucinées, mais un sentiment à la force décuplée. Mieux que jamais, Lovecraft est ici le créateur d'un fantastique parfaitement dépourvu de limites. Ce qu'il nous donne, à la faveur d'un voyage échevelé à travers les dimensions, c'est toute une vision du cosmos. Une vision qui semble toujours frôler le point où elle eût fait chanceler le cerveau assez hardi pour l'avoir conçue. On retrouve, dans cette coulée de pages incandescentes, un super-concentré de tous les grands thèmes, de tous les "trucs" géniaux (le mot n'est pas péjoratif) qui constituent la "manière" lovecraftienne. C'est un récit prototype, le plus significatif de son auteur, le plus réussi. Lovecraft démolit le concret, fait reculer les frontières de l'abstrait, jongle avec les données de l'univers mathématique, remonte le temps, dépasse l'espace, brasse les concepts d'une métaphysique délirante et ordonne le tout (oui, ordonne !) en une algèbre de l'univers. De ce kaléidoscope d'images supra-terretstres, on ressort légèrement groggy et incapable d'une pensée lucide. Ravi aussi, si l'on se croyait blindé, à force, contre l'effet Lovecraft, de constater qu'on y a succombé une fois de plus !

Reste enfin A la recherche de Kadath, le récit terminal. Je n'y insisterai pas trop : je ne veux pas être méchant. Disons au moins qu'on ressent en toute objectivité une grande admiration pour l'esprit qui a eu la force (ainsi que l'endurance !) de concevoir et de matérialiser cette accumulation littéralement démentielle de visions jamais imaginées ! En un sens, cela relève de la corde raide ; on s'attend toujours à ce que l'auteur déclare forfait. Mais non, il continue, imperturbable ; il entasse ses monstres, ses horreurs, ses cauchemars, avec le rythme méthodique d'une moissoneuse-lieuse. Jacques Bergier, dans son intéressante préface, note que ce voyage au pays des rêves est en fait une véritable autobiographie rêvée. Elle semble pourtant très artificiellement concertée ; sans doute la trame provient-elle bien de rêves (comme d'ailleurs beaucoup de choses chez Lovecraft), mais leur mise en forme est aussi peu spontanée que possible.

Ce récit fut un des tout derniers de l'écrivain avant sa mort [4]. On pourra toujours en tirer une relation de cause à effet et admettre que ce grand mécanisme se rouillait. Car en définitive, A la recherche de Kadath fait étrangement penser à un plagiat de Lovecraft par quelqu'un qui n'aurait pas le sens du ridicule. Que l'oeuvre ennuie, c'est énorme, mais qu'elle prête à rire, cela dépasse tout. Ces monstres tous plus repoussants les uns que les autres finissent par avoir l'air échappés d'un film d'Abbott et Costello. On a de plus en plus de mal à garder son sérieux lorsqu'interviennent -- summum de l'horreur -- les "maigres bêtes de la nuit" et les "gélatineuses bêtes lunaires"... Et enfin l'entrée en scène pour couronner le tout de "Nyarlathotep, le chaos rampant" ( !) fait presque figure de gag.


Ceci n'est amélioré en rien par cette traduction sottement littérale, qui souligne la débauche d'épithètes inutiles dont le texte est agrémenté.

En réalité il y a une hypothèse qui arrangerait tout : ce serait de supposer que Lovecraft a voulu écrire une parodie (celle-ci serait géniale). Hélas ! Je crains que ce ne soit pas le cas !
Alain Dorémieux
Fiction, n°27, février 1956, p. 113-114.


Notes :

1. Il s'agit de Je suis d'ailleurs, publié en 1961. Jusqu'ici, seuls La Couleur tombée du ciel, Dans l'abîme du temps et Par-delà le mur du sommeil avaient été publiés, tous chez Denoël. Retour

2. Papy est le traducteur des trois recueils Denoël. Retour

3. Ce n'est pas tout à fait exact. La traduction de Noël comporte aussi des erreurs de mots, tel que blankness rendu par "blancheur". Retour

4. Kadath date en réalité de 1926, soit près de 10 ans avant la mort de Lovecraft, ce qui dément l'interprétation donnée ici. Il faut cependant se souvenir qu'en 1956 les Selected Letters n'avaient pas encore été publiées et que les informations biographiques et bibliographiques sur Lovecraft étaient extrêmement fragmentaires. Retour
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