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Cette version est la propriété de Poulpy ne pouvant être utilisée que pour conter à vos amis.

Tout le monde peut le conter tel quel, bien qu'un travail de personnalisation soit recommandé.
Pour l'inaugurer, voici le texte que vous avez entendu (modifié quelque peu par Poulpy) au Monde du Jeu 2003 sur le stand de Toc : Poulpy, raconteur tocien, vous conte la nouvelle Dagon :

Dagon conté par Poulpy

D'après H.P. Lovecraft,


C'est dans un état bien particulier que je vous dis ces mots car cette nuit je ne serai plus.
C'est la fin. Je suis ruiné, drogué. Je ne peux plus vivre sans ma dose de morphine. C'est pour ça que tout à l'heure je vais me jeter par la fenêtre.
Quand vous aurez écouté mon récit, vous comprendrez peut-être les deux seuls choix que j'ai : tout oublier ou mourir.

Mon histoire se passe dans une région déserte de l'Océan Pacifique. C'est le début de la Première Guerre Mondiale. Je suis subrécargue à bord d'un paquebot, je représente les intérêts de l'armateur. Un jour, un destroyer allemand, un navire très rapide, nous tombe dessus. Notre vaisseau constitue une prise de choix et les allemands nous traitent avec égards.
Ils se montrent même tellement libéraux, que je trouve le moyen de m'évader cinq jours après. Je m'enfuis tout seul sur un petit bateau avec de bonnes réserves d'eau et de nourriture.
Seulement, je ne sais pas du tout où je me trouve alors. Je suis évadé mais perdu. Aucune côte visible, aucune île. J'essaye de me repérer avec la position du soleil et des étoiles mais je n'en déduis qu'une chose : je suis quelque part au sud de l'équateur.
Et pendant des jours et des jours, sous un soleil de plomb, j'attends de voir un navire ou mieux la terre. Mais rien de tout cela et je commence à désespérer.

C'est une nuit que le changement se produit. Comment ? Je ne le sais pas car mon sommeil a été lourd. Lorsque je me réveille, je découvre mon corps à moitié englouti, par une sorte de boue dégoutante, noire comme de l'encre. Il y en a partout tout autour, à perte de vue.
Près de moi, mon bateau est échoué, lui aussi.
Je découvre une situation impossible. Je suis pris de panique. L'air, le sol jonché de pourriture, tout, donnent à cet endroit un je-ne-sais-quoi de sinistre qui me glace d'effroi.
La région est entièrement putride. Il y a des carcasses de poissons morts. Il y a une foule d'objets indescriptibles. Je ne sais comment vous décrire cette fange, cette hideur innommable et ce silence de mort.
La peur me prend au ventre et j'en ai la nausée.

Je lève la tête. Le soleil brille dans un ciel noir. J'ai l'impression que le ciel reflète lui-même le marais d'encre qui est sous mes pieds. Je rampe jusqu'à mon bateau pour me protéger du soleil, quand j'ai une idée. J'ai trouvé une explication à ma situation. Une éruption volcanique a dû faire émerger une partie des fonds océaniques qui sont engloutis depuis des millions d'années.
Après quelques temps, je vois que le sol commence à sécher. Bientôt je vais pouvoir explorer cette terre. Et je vais surtout pouvoir rechercher la mer car elle a disparue et c'est mon seul espoir de survie.
Le troisième matin, je pars enfin. Je vais, vers l'ouest, en direction d'un monticule que j'aperçois. L'odeur des poissons morts est pestilentielle, mais comme je pense à ma survie, je n'y fais pas attention. J'arrive au pied de la colline le quatrième soir, mais comme je suis trop fatigué pour continuer, je m'y endors.

Pendant la nuit, je fais des rêves horribles et délirants. Je me réveille en sursaut couvert de sueur glacée. Il est tôt dans la nuit : la lune, blême et gibbeuse, n'est pas encore à l'est. Je ne veux surtout pas me rendormir car j'ai peur de faire ces cauchemars de nouveau. Je tente donc l'ascension avec la fraîcheur de la nuit.
J'atteins le sommet. Le spectacle que je vois est horrible : en contre-bas, il y a des gorges insondables et ténébreuses d'une laideur satanique. La terreur m'envahit de nouveau mais avec plus d'intensité.

En réalité au fur et à mesure que la lune monte, les gorges sont mieux éclairées et je me rends compte que ses abords ne sont pas aussi abrupts que je le croyais. Descendre est possible. Je dévale la pente jusqu'à ce que je ne voie plus rien. Je suis à la limite des profondeurs stygiennes où la lumière n'a jamais pénétré.
Soudain je remarque un gigantesque bloc de pierre blanche sur la pente opposée à une centaine de mètres. Je l'observe. Cet objet n'est pas d'origine naturelle et il date sûrement de la nuit des temps. Il doit avoir été travaillé par l'homme ou par d'autres créatures intelligentes. Je suis effrayé mais aussi exalté par cette découverte. J'examine les alentours. L'eau commence à monter. Un flot puissant dévale les pentes du gouffre.
Alors que de petites vagues attaquent la base du monolithe cyclopéen, je distingue à sa surface des hiéroglyphes et des bas-reliefs. L'écriture m'est parfaitement inconnue. Elle se compose de nombreux symboles aquatiques : poissons, mollusques, pieuvres,... Certains idéogrammes représentent même des animaux aquatiques inconnus de notre monde mais que j'ai aperçu sur le grand bourbier de fange.

Les bas-reliefs sont si effrayants que j'en suis terrorisé. Je les vois parfaitement car ils sont situés au dessus de l'eau envahissante. Ils représentent des hommes ou plutôt une certaine catégorie d'hommes qui sont en train de jouer comme des poissons dans des grottes sous-marines. Sur d'autres sculptures, on voit ces créatures réunies dans un temple monolithique au fond des eaux. La vision de ces être me fait presque m'évanouir. Ils ont une allure odieusement humaine, mais des pieds palmés, des mains molles, des lèvres énormes, des yeux gonflés et d'autres traits encore plus déplaisants. Ces sculptures ne semblent pas tenir compte des proportions. En effet une baleine terrassée par un de ces êtres n'est pas beaucoup plus grande que son agresseur. Ces personnages grotesques doivent être les dieux imaginaires de tribus préhistoriques de pêcheurs.

Pendant quelques instants, je contemple cette scène. Elle date d'un passé si reculé que même un anthropologue imaginatif aurait du mal à l'appréhender.
Je remarque l'eau faire quelques remous quand soudain la chose émerge des flots.
C'est une créature répugnante qui sort des eaux troubles, un gigantesque monstre de cauchemar qui s'élance d'un bond sur le monolithe, qui l'étreint de ses grands bras couverts d'écailles et qui incline sa tête hideuse en proférant une sorte d'incantation.
C'est à ce moment-là que je deviens fou. Je me souviens de peu de choses. J'escalade frénétiquement la falaise quand il me semble qu'un violent orage éclate. Je délire tout le jour, sur le trajet comme sur mon bateau. Je chante une mélopée étrange et je profère des rires bizarres.

C'est enfin que je reprends conscience. Je suis dans un hôpital de San Francisco. Un bateau américain m'a recueilli en plein océan. Pendant le trajet, il semble que j'ai longtemps déliré et raconté mon histoire, mais on ne m'a pas cru. La fièvre m'a t'on dit. Par ailleurs, aucun membre de l'équipage n'a été au courant d'une éruption volcanique ou d'un tremblement de terre dans le Pacifique.
Un jour, je rencontre un célèbre ethnologue. Il répond à mes questions sur le Dieu-poisson, Dagon. Cela l'amuse. Mais ce savant possède un esprit conventionnel et j'arrête là mes recherches.

Toutes les nuits, où la lune est gibbeuse, je la vois. Je vois la chose. Je prends de la morphine mais cela ne m'a pas aidé longtemps car je suis maintenant son esclave.
Comme j'ai fini de vous raconter mon histoire, je vais pouvoir en finir. Parfois, je me demande si tout cela n'était pas un rêve éveillé, une sorte de fantasme. Mais je vois ces créatures sans cesse. Je les imagine qui nagent et pataugent dans leur lit de vase. J'imagine aussi le jour où elles émergeront des abysses pour engloutir l'humanité. Ce jour-là, les terres s'enfonceront et le fond des océans se dressera au-dessus des flots.
La fin est proche. J'entends un bruit derrière ma porte. Un corps gigantesque, rampant est arrivé jusqu'ici. Oh cette main ! ! ! La fenêtre ! Vite la fenêtre !
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