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Suite à la parution de "H.P. Lovecraft, contre le monde, contre la vie" de Michel Houellebecq en février 1991

Critique dans Le Monde (le 03 Mai 1991)

Lovecraft et ses paradoxes

Ceux qui ont gardé de leurs lectures de jeunesse le fascinant souvenir de Démons et merveilles seront naturellement attirés par ce H. P. Lovecraft, Contre le monde, contre la vie, de Michel Houellebecq. Il n'est pas sûr que tous en reviennent comblés, ne serait-ce que parce que nulle part -- est-ce un choix ? -- n'est cité ce titre qui a fortement contribué à la célébrité en France de l'auteur américain. Ensuite parce que ce petit volume laisse parfois la curieuse impression que l'on a voulu trop en dire ou pas assez, quitte pour le lecteur à se tourner vers d'autres sources pour en savoir plus. Exemple mineur mais significatif : c'est une chose de rapporter que Lovecraft conseillait de "ne pas abuser des adjectifs tels que monstrueux, innommable, indicible..." ; c'est s'arrêter un peu tôt en chemin que d'observer que ce conseil est, de sa part, "assez étonnant".

Inévitable, dira-t-on, dès lors que Lovecraft n'est lui-même que paradoxe, témoin changeant, se contredisant d'un texte à l'autre. Pour preuve ce New-York où il manque d'abord "s'évanouir d'exaltation esthétique en admirant le point de vue -- ce décor vespéral avec les innombrables lumières des gratte-ciel", pour ensuite rapporter d'une visite au quartier de Lower East Side le souvenir des "crevasses béantes de ces horribles maisons", de "l'alignement de cuves cyclopéennes et malsaines, pleines jusqu'à déborder d'ignominies gangrenées...".

Il est vrai qu'il ne s'agit pas tout à fait du même New-York, ni de la même époque. Le premier est entrevu à la lumière d'un bref amour conjugal qui marqua d'une césure d'à peine deux ans la vie de ce visionnaire foncièrement pessimiste, à la recherche d'une sorte de mal absolu, qui se refuse à croire que "le réalisme soit jamais beau". Le New-York de Lower East Side est au contraire celui de la déception sentimentale, celui surtout des immigrants des années 20, que Lovecraft ressent comme "de monstrueuses et nébuleuses esquisses du pithécanthrope et de l'amibe, vaguement modelées dans quelque limon puant et visqueux...". Car voilà le Lovecraft fondamentalement raciste, ce gentleman aux moeurs austères et policées, conservateur invétéré, que révulse littéralement la promiscuité de "nègres", de "mongoloïdes", de "juifs à face de rat" -- dont il ira même jusqu'à envisager l'élimination par les gaz. Ce qui ne l'empêcha pas de prendre pour compagne une juive divorcée, Sonia, son seul amour, à qui il revint, il est vrai, d'avoir pris toutes les initiatives. On n'en est pas à un paradoxe près...

Il n'est pas sûr que le livre de Michel Houellebecq offre une clé pour ce qu'il appelle lui-même "les grands textes" de Lovecraft. On a parfois le sentiment d'un portrait "en creux" du personnage où se discerne de manière délibérée ce qu'il ne fut pas, ce qu'il refusa, ses phobies plutôt que ses goûts, son inspiration (malgré quelques allusions à Edgar Allan Poe), ce qui nourrit enfin sa fabuleuse -- dans tous les sens du terme -- capacité créatrice.

Paradoxe encore, c'est dans de longs extraits de correspondances avec les interlocuteurs les plus divers que se révèle un homme si sûr de lui que son orgueil est sans limites -- "Le seul lecteur dont je tienne compte, c'est moi-même" -- mais aussi généreux, d'un désintéressement total, tout naturellement voué au rôle de victime non seulement dans les profondeurs atroces où il nous plonge mais aussi dans sa propre vie. Vouliez-vous qu'il fût un personnage simple ?

Jacob Alain
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