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Sandy Petersen face aux investigateurs

Cette interview s'est déroulée durant la 3ème édition du Salon des Jeux de Réflexion du 26 mars au 4 avril 1988. Elle a été publiée par feu Jeux & Stratégies dans son numéro 51 de juin-juillet de la même année.
A l'occasion du Salon des Jeux de Réflexion nous avons attiré dans notre antre, l'auteur de L'Appel de Cthulhu, Sandy Petersen.
L'oeil malicieux et la casquette de Nordiste vissée sur la tête, il a joué le jeu de l'interview, face à Alain Ledoux, Michel Brassinne et Renlô Sublett.


J&S : Sandy, que diriez-vous pour vous présenter ?
Sandy Petersen : Je suis né à Saint-Louis en 1955 et, depuis six ans, je vis dans l'Utah. Euh, j'ai une fille de sept ans, deux garçons, un de cinq ans et un de un an, et un (ou une) autre est attendu pour l'été prochain ! Sinon actuellement, je travaille pour Chaosium l'éditeur de Call of Cthulhu).
J&S : Et avant d'être un professionnel du jeu, quelle a été votre formation ?
S.P. : J'ai fait des études secondaires et après je me suis engagé dans un cursus de zoologie et d'entomologie. Cela m'a d'ailleurs servi dans L'Appel de Cthulhu (rire) pour faire de meilleures descriptions !
J&S : Appréciez-vous d'autres jeux ?
S.P. : Oh oui ! Mon premier jeu a été les checkers (Dames anglaises, sur un damier 8x8), vous connaissez, mais aussi et beaucoup Stratego, Risk et le Monopoly. Vers quatorze ans, j'ai joué à Gettysburg. Ça a été mon premier wargame. Et puis en 73, j'ai découvert les échecs.
J&S : Et les jeux de rôle ?
S.P. :J'ai pratiqué Rune Quest pour la première fois en 78. Puis j'ai pratiqué tous les jeux de rôle dans les sept années qui ont suivi.
J&S : Dungeons & Dragons, sûrement ?
S.P. : Euh... Je n'y ai jamais joué de manière suivie. En fait, ce n'est pas un très bon jeu ! Juste pour le plaisir, comme ça.
J&S : Nous savons que le premier jeu que vous avez réussi à faire éditer est Call of Cthulhu, mais avez-vous réalisé d'autres jeux ?
S.P. : Oui, j'ai fait Ghostbusters, la nouvelle édition de Rune Quest et des scénarios pour Rune Quest. j'ai surtout fait Call of Cthulhu. Il a obtenu la même année toutes les grandes récompenses dans le domaine : le prix "Charles-Robert's", le prix
"H. G. Wells" et un prix qui a aujourd'hui disparu, celui de la "Games Designers Guild".
J&S : Au fait, pourquoi Call of Cthulhu ? Pourquoi ce thème ?
S.P. : C'est simple. Greg Stafford (le directeur de Chaosium et l'auteur de Rune Quest, de Pendragon et de plusieurs wargames) et moi sommes des passionnés de Lovecraft ! Un jour, Greg préparait une extension pour Rune Quest et, à un moment, ça ne lui plaisait plus. Il avait envie d'autre chose. On en a discuté, et c'est ainsi qu'est né le désir de faire ce qui allait devenir Call of Cthulhu. On m'a confié ce travail.
J&S : Ça a pris combien de temps entre le désir et la réalisation ?
S.P. : Hou ! Un peu plus d'un an entre le moment où j'ai commencé et la parution. Il faut dire que je poursuivais mes études en même temps. Et puis, tout n'était pas simple.
J&S : Vous avez rencontré des difficultés de mise au point ?
S.P. : Pas trop ! Mais il y a des choses difficiles à rendre. Par exemple, bien faire ressentir aux joueurs le sentiment de l'horreur. C'est très important. Il y a encore plus difficile, c'est la description des monstres de Lovecraft !
J&S : Oui, décrire... l'Indicible dont parle Lovecraft, ce n'est pas évident !
S.P. : Oui, et puis, il y a eu des réglages à faire. Ce qui m'apporte le plus de satisfaction dans la réalisation, c'est la gestion des points de Santé Mentale. Ça n'a pas été facile du tout. Et maintenant, ça marche vraiment bien.
J&S : Et puis, il a été édité.
S.P. : Oh ! Pas comme ça ! Il y a eu des tas de difficultés, comme si Cthulhu s'était lui-même acharné sur le jeu ! Il y a eu des pannes d'électricité stoppant la saisie sur ordinateur, une personne malade, une autre a eu une dépression nerveuse ! Le plus fou, c'est encore le jour de la sortie. C'était en novembre 81. Non seulement c'était un vendredi 13, mais c'est également le jour où il y a eu l'un des plus gros orages en Californie depuis des années !
J&S : C'est Cthulhu, c'est sûr ! Et ça c'est bien vendu ?
S.P. : Le premier tirage était de 5000 exemplaires et il a été épuisé en trois mois. Depuis, il s'en est vendu entre 60 et 70000, dont 20 à 30000 en France !
J&S : Un tiers, rien qu'en France ! C'est bien. Mais être auteur de jeu, est-ce vraiment lucratif ? Combien Call of Cthulhu vous a-t-il rapporté ?
S.P. : Ça paie mon appartement et mes impôts, mais ce n'est pas la grande fortune ! Beaucoup de sociétés me proposent du travail, mais il faudrait que ce soit vraiment mieux payé pour que je quitte Chaosium qui, elle, m'offre un travail régulier.
J&S : Et que préparez-vous en ce moment ?
S.P. : Je suis en train de faire un guide des monstres pour L'Appel de Cthulhu et un jeu de rôle de SF, dont l'action se déroule en 1998. Je ne sais pas encore comment je vais l'appeler Millenium, Empire ou Aliens, peut-être. On verra bien.
J&S : Vous avez eu l'occasion de pratiquer L'Appel de Cthulhu avec des Français dans le cadre du Salon des Jeux de Réflexion. A propos de la pratique du jeu lui-même, on serait curieux de savoir si les Français jouent différemment de vos compatriotes ?
S.P. : Du point de vue de la manière de jouer, on peut dire que c'est la même chose. En revanche, ce qui m'a étonné, c'est l'âge des joueurs. En France, ils commencent plus jeunes à jouer à Cthulhu, ils sont lycéens. Alors qu'aux États-Unis, ceux du même âge ne pratiquent que D&D. Enfin, plein de choses sont en train de changer ! Quand on pense qu'arrivent les premières générations dont les parents ont pratiqué le jeu de rôle !...
J&S : Et vous-même, est-ce que vous continuez de jouer ?
S.P. : Oui ! Je joue tous les week-ends. Le samedi est consacré à Cthulhu et le dimanche, c'est pour les autres jeux, comme les Checkers ou les Échecs.
J&S : Quel est votre scénario préféré pour L'Appel de Cthulhu ?
S.P. : Hmm, je pense que c'est Les ombres de Yog-Sototh. C'est très amusant à jouer.
J&S : Et quand vous jouez, c'est en tant que meneur de jeu ou joueur ?
S.P. : Ah ! Je préfère être joueur ! Mais on me demande toujours d'être meneur de jeu !
J&S : On entre là sur un point de détail, mais, en tant que meneur de jeu, comment vous sortiriez-vous de la situation où un joueur utilise une bombe atomique contre Cthulhu ? C'est une question que pas mal de joueurs se posent.
S.P. : Non, pas de problème. Il se reforme en un quart d'heure et en plus... il est radioactif ! Hi, hi ! Comment faire pire que Cthulhu ? Il suffit de lui envoyer une bombe atomique !
J&S : Quels conseils pourriez-vous donner à un jeune concepteur de jeu, comme il y en a parmi nos lecteurs ?
S.P. : Très franchement, je crois que le premier conseil est d'aller à l'école et d'apprendre à bien écrire, ça compte beaucoup, et... de choisir un autre travail que celui de concepteur de jeu ! Ensuite, avant d'aller voir les éditeurs, il faut toujours préparer le jeu, de telle sorte qu'il soit "complet". Le plus près possible de sa forme définitive, tel qu'on souhaiterait le découvrir dans un magasin. Enfin, il faut rédiger, sur une seule feuille de papier, un résumé du jeu qui mette bien en valeur ses originalités, par rapport à tout ce qui a été fait antérieurement.
J&S : Et des conseils pour les amateurs de L'Appel de Cthulhu ?
S.P. : Hmm, ça c'est pas facile ! La meilleure façon de jouer est de prendre plaisir à jouer, de s'amuser et de s'attacher aux règles, mais surtout pas trop.
J&S : Avez-vous une idée de ce que deviendront les jeux de rôle en l'an 2000 ?
S.P. : C'est sûr qu'il va y avoir de nouvelles générations de jeux ! J'espère que dans cent ans, on pourra faire des études universitaires en jeux de rôle, comme aujourd'hui on "fait" biologie ou chimie ! Sinon, je pense que cela va être de plus en plus riche, de plus en plus sur ordinateur ; qu'il y aura sûrement un lien plus fort entre le wargame et le jeu de rôle. J'espère que ce sera une forme d'art, de mini-théâtre à la portée de tous.
J&S : Vous parliez d'ordinateur...
S.P. : Oui, je pense que l'ordinateur se substituera au meneur de jeu, mais ça ne sera jamais aussi bien qu'autour d'une table !
J&S : Vous connaissez le jeu Dungeon Master (note de TOC : jeu vidéo critiqué dans le même numéro) ?
S.P. : Oui, bien sûr ! Je suis au 13e niveau en ce moment. Justement, c'est un exemple intéressant. Bien que ce soit réussi, on sent encore que c'est fait par un programmeur et pas par un amateur de jeu. J'attends le suivant.
J&S : Oui, Tracy Upman en prépare un nouveau dont l'histoire se déroulerait dans un château...
S.P. : Oui, c'est ça, je crois, ça sera dans le style "horreur gothique".
J&S : Connaissez-vous la télématique ?
S.P. : Ah oui, j'ai vu ça ici ! C'est très impressionnant pour nous, Américains. C'est fantastique parce que je pense que c'est un instrument qui permet de lutter contre le totalitarisme en créant des liens à la base entre les gens... C'est très bien ! Pour en revenir aux évolutions possibles du jeu de rôle, je crois beaucoup aux jeux grandeur nature. Mais ce n'est pas encore ça. Surtout aux États-Unis. C'est encore beaucoup plus de la reconstitution historique, où la seule chose que l'on choisit... c'est le moment de sa mort ! Et encore ! Car quand tu tombes dans une embuscade, tu ne choisis rien du tout !
J&S : Auriez-vous un dernier conseil pour les joueurs français ?
S.P. : Hmm, je crois qu'il n'y a vraiment pas de conseils à donner aux joueurs français !
J&S : Et quand vous ne jouez pas, Sandy ?
S.P. : J'aime les films vidéo, lire et être en famille. La télé est tellement mauvaise que je n'utilise l'écran que pour les films vidéo.
J&S : Ça va bientôt être les élections aux États-Unis, qu'en pensez-vous ?
S.P. : Hé, je crois ça va être George Bush, mais je dois dire que je ne suis pas très excité par ses élections. Entre deux maux, il faut choisir le moindre, alors je porterais volontiers un badge, "votez Cthulhu" !
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